Archives et témoignages

Partager cette page

Dossier : août 1914, le basculement dans la guerre

Comment l'entrée en guerre s'est-elle déroulée dans notre région ? Quelques éléments de réponse à travers des imprimés, des rapports officiels ou des témoignages individuels sur les premiers jours de la guerre...

Introduction 

         En quelques jours, l'aggravation des tensions diplomatiques, l'annonce de la mobilisation (appel, selon un calendrier précis, de tous les hommes français, entre 20 et 48 ans, soumis aux obligations militaires) puis de l'entrée en guerre génèrent dans la population française des sentiments complexes, allant de l'inquiétude à l'exaltation. Des rapports établis par les autorités aux témoignages émanant des mobilisés eux-mêmes ou de leurs proches, les sources abondent pour comprendre, à l'échelle régionale, la complexité du basculement d'une société dans la guerre.

          Les historiens ont largement démontré que, loin d'un enthousiasme généralisé, l'entrée dans le conflit a suscité parmi la majorité de la population inquiétude, tristesse et silence [témoignages de Louis Lamothe et Marie Escholier]. Outre la perspective de la séparation, de la blessure ou de la mort, la guerre provoque en effet une profonde désorganisation dans les communautés rurales au moment des moissons

          Pourtant, des scènes d'exaltation patriotique au début de la guerre ont bel et bien été observées. Le départ des troupes est fortement ritualisé (discours d'officiers, défilés dans la ville, de la caserne à la gare) et s'effectue quelque fois dans un climat festif (La Marseillaise, fleurissement des fusils ou des wagons)

          L'apparent décalage entre les sentiments intimes des acteurs et les manifestations publiques aux abords des gares ou dans les cafés tient d'abord à l'encadrement de la mobilisation. La loi sur l'état de siège, en France, attribue aux autorités militaires un large pouvoir, en particulier celui de sanctionner toute parole opposée à la guerre. Ces mesures formelles s'accompagnent d'une pression sociale incontestable qui amenuise un peu plus encore la liberté d'expression reconnu à tous les citoyens. 

          Comme dans d'autres pays, les autorités appellent à la participation à l'« Union sacrée », désignant la suspension pour la durée du conflit des tensions politiques, sociales ou religieuses pour la défense de la nation. De son côté, la presse à grand tirage, participe de cette atmosphère, affichant une confiance démesurée en la victoire.
         Du côté des mobilisés et de leur famille, plusieurs témoignent des efforts pour dissimuler leur tristesse ou leur angoisse au moment de la séparation. [témoignage de Louis Lamothe]. Par ailleurs, la majeure partie des mobilisés en août 1914 anticipent la guerre avec un imaginaire hérité des batailles napoléonienne. Ils croient fermement dans une victoire rapide et décisive, dans la légitimité de leur action [témoignage de Victorin Bès. Extrait 1].

          Mais le baptême du feu s'avère très éprouvant pour les combattants, confrontés à la violence des armes modernes et à un ennemi désespérément invisible. [témoignage d'Anatole Castex] Les combats sont meurtriers dans les deux premiers mois de la guerre, causant dans les rangs des Français 235 000 morts. Sur le front commencent à apparaître des tranchées, spontanément creusées par les fantassins pour se protéger du feu ennemi. A l'arrière, les annonces de décès se multiplient. [témoignage de Marie Escholier]

          La violence du basculement dans la guerre jette un doute sur l'efficacité du consensus lancé par les autorités et relayé par la presse et invite à la prudence quant aux conclusions que l'on serait tenté de tirer des premiers jours du conflit.

 

 

La désorganisation des campagnes à la mobilisation : l'exemple de l'Ariège

Rapports sur les problèmes de main d'oeuvre créés par la mobilisation en Ariège. Archives départementales de l'Ariège. 

         Selon le rapport du directeur des services agricoles de l'Ariège au ministre de l'agriculture, le 15 août 1914, « la moisson se poursuit lentement et ne sera pas terminée dans les champs avant la fin du mois, dans la région des plaines les dépiquages sont arrêtés, par suite du départ des conducteurs de machines à battre. » Les rendements sont faibles et la récolte mauvaise. (12 M 19)
Dès le 5 août, plusieurs communes ariégeoises sont « sur le point de manquer de pain faute de main d'œuvre. » Dans un rapport au ministre de l'intérieur, le préfet assure « prendre les mesures nécessaires pour assurer aux familles plus particulièrement éprouvées par le départ de leurs soutiens naturels, les premiers secours en argent et en nature ou tout au moins le crédit indispensable auprès des fournisseurs des aliments de première nécessité. » (5 M 116)

 

Le départ des troupes à Tarbes et à Toulouse

Carte postale du photographe toulousain Provost. Archives municipales de Toulouse.

          Cette carte postale - l'une des premières consacrée à la guerre par le photographe toulousain Provost - montre des soldats défilant sous les yeux de quelques badauds. Plus que le cliché lui-même, la légende témoigne de l'affichage dans l'espace public des marques de résolution et d'enthousiasme, dès les premiers jours du conflit. Mais derrière le mythe de la « fleur au fusil » se profile une réalité nettement plus complexe.

Rapport du commissariat de police de Tarbes, 2 août 1914, Archives départementales des Hautes-Pyrénées (R 451, liasse « affaire diverses terminées »).

          « Gare. Hier 450 voyageurs sont descendus en gare de Tarbes. Jusqu'à minuit la population a manifesté en faveur de la guerre, chantant la Marseillaise et la faisant jouer à maintes et maintes reprises par les musiciens du café de l'Europe. Il en a été de même pour les hymnes anglais et russe qui ont été frénétiquement applaudis. Les conscrits du faubourg, porteurs du drapeau national, ont parcouru les principales artères de la ville en chantant la Marseillaise. Aucune note discordante. Quelques cris de « à Berlin ». L'enthousiasme était général pour toute la population. Dans les casernes il en a été de même et les cris de « à Berlin » étaient particulièrement nourris. Le commissaire de police [signature]. ».

 

 

Une atmosphère pesante : un exemple à Montauban

Rapport relatif à l'arrestation d'un étranger suspect sur la voie publique (9 août 1914). Archives départementales du Tarn-et-Garonne (4 M 401).

         Dès le début de la guerre, l'opinion publique est méfiante et vindicative.

         « Le 8 août à 13 heures, nous trouvant sur la place de la Préfecture, nous avons remarqué un rassemblement sur la terrasse du café de l'Europe.
       Nous étant enquis des causes de cet attroupement, nous avons constaté qu'un individu possédant un fort accent étranger portant un brassard du service des ambulances, était interrogé par un officier du service de l'Etat major de réserve.
         Cet individu n'ayant pas voulu montrer ses papiers à l'officier, celui-ci l'a arrêté sous les applaudissements de la foule [...] Au moment de l'envoi du présent rapport, l'individu est gardé à la place à la disposition de l'autorité militaire. »

 

 

L' "Union sacrée" et ses limites : le cas de l'Aveyron

Extraits des rapports du préfet de l'Aveyron en août 1914 (brouillons manuscrits). [Archives départementales de l'Aveyron, 18 R 1-5]

La mobilisation s'effectue dans le calme, même si l'on retrouve, localisées, des manifestations publiques d'enthousiasme patriotique. Quelques semaines plus tard, le 27 août, l'anxiété - que s'efforce de minimiser le préfet - domine.
Au-delà de l'état d'esprit de la population, ces rapports témoignent de l'encadrement de la mobilisation, qui passe par la surveillance voire dans certains cas l'interdiction des imprimés dénonçant la guerre ou révélant la lourdeur des pertes.
Ces rapports nuancent donc largement l'image de consensus généralisé diffusée par les discours d'« Union sacrée ».

Note : Dans ces brouillons manuscrits, ce qui est barré (ici en gris clair) ou souligné (ici en gras) l'est par le préfet.

 

  • Rapport du préfet de l'Aveyron au Ministre de l'Intérieur (brouillons manuscrits), 2 août 1914

« Conformément à vos instructions télégraphiques de ce matin, j'ai l'honneur de vous informer que la journée s'est passée dans le plus grand calme dans le mon département.
L'annonce de la mobilisation, hier matin, a été accueillie sans trop grande émotion. Une manifestation patriotique a eu lieu dans la soirée à Rodez, notamment devant la préfecture. Des renseignements que j'ai reçus il résulte que partout, aussi bien dans le bassin houiller que dans la campagne, tout en appréciant comme il convient les bienfaits de la paix et tout en applaudissant aux efforts faits par le Gouvernement pour la maintenir, tous sont fermement résolus à faire leur devoir, avec enthousiasme, si l'honneur de la France exige que la guerre soit déclarée. La mobilisation s'est poursuivie partout sans le moindre accident.
J'ai transmis toutes les informations utiles et (ill.) ; partout je rencontre pour leur application le meilleur vouloir tant de la part des fonctionnaires que de la part de la population elle-même.
L'Éclaireur, journal socialiste de Decazeville (bassin houiller) a été distribué (...) publiant un appel de la C.G.T., « Contre la Guerre » : comme le manifeste [raturé] il ne contenait aucune incitation à quelque sabotage que ce soit, j'ai, après entente (ill.) décidé qu'il n'y avait pas lieu d'intervenir ; il n'a changé d'ailleurs, en rien, l'état des esprits, qui est excellent dans mon département. »

 

  • Rapport du préfet de l'Aveyron au Ministre de l'Intérieur (brouillons manuscrits), 10 août 1914

« J'ai l'honneur de vous informer que la situation ne s'est en rien modifiée dans mon département où la population et les mobilisés continuent de manifester la plus patriotique confiance (raturé) ardeur.
Le 322e R.I. ayant achevé sa mobilisation a quitté Rodez hier soir à partir de vingt heures au milieu des acclamations. La population n'a pas manqué de remarquer que les équipements des troupes étaient absolument neufs. Elle a l'impression que rien dans la préparation n'a été laissé au hasard ou à l'improvisation, et cette constatation ne fait que lui inspirer plus confiance encore ».

 

  • Rapport du préfet de l'Aveyron au Ministre de l'Intérieur (brouillons manuscrits), 12 août 1914

« (...) Je dois pourtant vous signaler qu'il a été distribué hier à Cransac quelques exemplaires de deux journaux espagnols annonçant que de nombreux Français avaient été tués sous Nancy [en marge : « distribution ordinaire car il y a dans le bassin de nombreux espagnols »] (...) Il s'agit du Progrès de Madrid (...) les exemplaires ont été déchirés par les soins du commissaire spécial et j'ai fait notifier à l'Espagnol chargé habituellement de la vente que celle-ci serait désormais interdite à Cransac et Aubin ».

 

  • Rapport du préfet de l'Aveyron au Ministre de l'Intérieur (brouillons manuscrits), 27 août 1914

« L'état d'esprit est bon et courageux mais la population attend les nouvelles avec anxiété (raturé) qui conserve toujours une grande confiance, attend les nouvelles avec une grande anxiété ».

 

L'affichage d'une confiance démesurée : analyse des unes des titres de presse régionaux

Unes de La Dépêche, L'Express du Midi et Le Midi socialiste (31 juillet-5 août 1914). Archives départementales de la Haute-Garonne

 

          Comment les journaux du Midi ont-ils traité le basculement dans la guerre ? Une analyse des unes des trois principaux quotidiens régionaux, du 31 juillet au 5 août, apporte quelques éléments de réponse. La presse insiste d'abord sur la responsabilité de l'Allemagne dans le déclenchement de la guerre - des ultimes pourparlers aux premiers coups de fusils - présentant ainsi la mobilisation en France comme une mesure strictement défensive. Elle souligne ensuite la position favorable de la France, soutenue par ses alliés, et son bon droit. Elle glisse enfin vers une dévalorisation sans nuance de l'ennemi, raillant son infériorité militaire et condamnant sa barbarie. En ce sens, le glissement sémantique d' « Allemands » à « Teutons », puis rapidement à « Alboches » et à « Boches », est significatif.

 

Bibliographie indicative

BECKER Jean-Jacques, 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la FNSP, 1977, 637 p.
BECKER Jean Jacques, « Entrées en guerre », in AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, BECKER Jean-Jacques (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, Paris, Bayard, 2004, pp. 193-204.
BOULOC François, 1914-1918, l'union sacrée des Aveyronnais, mémoire de maîtrise, Toulouse, Université Toulouse-II Le Mirail, 1999, 187 pages.
CAZALS Rémy (dir.), 500 témoins de la Grande Guerre, Toulouse, Editions Midi-Pyrénéennes, 2013, 495 pages.
DROZ Jacques, Les causes de la Première Guerre mondiale, Essai d'historiographie, Paris, Seuil, 1997 [1ère éd. 1973], 209 pages.
ROUSSEAU Frédéric (éd.), Guerre, paix et sociétés 1911-1947, Neuilly, Atlande, 2004, pp. 39-40, 189-195 et 376-387.

 

 

 

Partager cette page
  • Imprimer
  • Agrandir / Réduire

Les directions des services départementaux de l'éducation nationale

Carte des établissements de France