Russie et nationalités

Introduction

Situation générale des nationalités

Trois cas différents

La Tchétchénie


Introduction


Le retour, certes en tant que simple '"option triennale", en 2001-2002, dans les classes de terminales, de l'étude géographique de la Russie et les deux récentes guerres russo-tchétchénes, nous invitent à traiter, dans l'esprit des dossiers précédents de notre rubrique, bien qu'elle ne soit pas géographique, un aspect particulier de la question du peuplement : celui des nationalités.

Les manuels scolaires de géographie des classes de terminales font tous un tableau, la plupart du temps rapide, des peuples composant la fédération de Russie. Un seul, cependant, fournit une carte de la répartition des ethnies (Bréal page 285). Il faut dire que l'étude des nationalités en Russie n'est pas centrale par rapport au libellé officiel qui invite seulement à considérer le "peuplement et la maîtrise du territoire ". Ajoutons que depuis l'implosion de l'U.R.S.S, la création de nombreux États à base nationale (Etats, Baltes, Ukraine, Moldavie etc...) a modifié considérablement les données du problème des nationalités tel qu'il pouvait se poser auparavant dans l'espace de l'ex-Union Soviétique.

Depuis 1991, le nouveau pouvoir russe a été confronté à de multiples revendications nationalistes. En accordant une assez large autonomie locale, Moscou a souvent réglé les différents. Seules deux républiques, le Tatarstan et la Tchétchénie ont refusé d'adhérer à la Fédération qui cimente entre eux les territoires composant l'Etat de la Russie. Donc, tout en traitant le problème global des nationalités en Russie, notre dossier, à partir des sources habituelles de la rubrique "Histoire immédiate", va surtout s'intéresser à ces deux régions.

Répartition générale des nationalités

La Russie est l'un des quinze Etats issus de l'implosion de l'URSS. Seuls les pays Baltes n'ont pas adhéré à la C.E.I (Communauté des Etats Indépendants) où la Russie cherche à reconstituer son influence passée. Pour ceux qui sont intéressés par les pays de la CEI, la revue "Le Courrier des pays de l'Est", édité par la Documentation Française fait le point dans son numéro 1010 (novembre-décembre 2000).

La Russie est une fédération qui comprend diverses unités territoriales (89 "sujets") dont une partie (les 21 républiques des principaux peuples non russes, la république autonome du Birobidjan juif et les 10 district autonomes des minorités ethniques) est censée représenter la diversité ethnique du territoire. Ce maillage administratif complexe (carte dans tous les manuels), hérité du modèle de la fédération soviétique, reflète la multitude des ethnies, plus d'une centaine, qui vivent sur le territoire de l'Etat russe. Bien sûr, il ne montre en rien quels sont les problèmes posés par ce conglomérat de peuples dominé par les russes.

La domination russe est d'abord celle du nombre. Avec environ 120 millions de personnes sur un total de 150 millions d'habitants, la communauté russe représente 80 % de la population du territoire. En effectif, la seconde population est celle des Tatars avec un peu plus de cinq millions d'habitants (tous les chiffres sont ceux arrondis du recensement de 1989), soit à peine 5% de la communauté russe. Cette écrasante domination numérique a sa traduction territoriale : bien peu de régions (en vert sur la carte) où la population russe ne représente pas la moitié des effectifs totaux.


Ajoutons que la domination russe est aussi celle de la langue puisque les zones ayant plus de 50 % de russophones (ceux qui parlent le russe comme langue maternelle ) débordent largement le territoire russe (Ukraine, Kazakhstan notamment).

Conclusion, si l'URSS englobait des territoires où les russes étaient clairement minoritaires (pays Baltes, partie de l'Ukraine, Caucase et Asie Centrale) ce n'est plus le cas de la Russie actuelle où l'essentiel du territoire est majoritairement peuplé de russes.


Trois situations très différentes

La carte des ethnies par grands groupes linguistiques (source remaniée : "l'Etat de toutes les Russies", sd Marc FERRO, éditions La Découverte 1993) montre que les trois zones du territoire où les russes sont minoritaires, c'est à dire le Caucase Nord et la Kalmoukie, le Tatarstan et la Bachkirie, Touva et la région autonome d'Aginskoïé sont, à l'exception du Caucase, peuplés de groupes ethnique relativement homogènes (groupes linguistiques turcs et mongols).

Que les conflits entre Moscou et des mouvements séparatistes (plus ou moins puissants) , au sein de la fédération de la Russie, soient nés avant tout dans ces trois zones, n'a évidemment rien de surprenant. Cependant, les trois situations sont très différentes.

Les bouriates, d'origine mongole, sont dispersés dans la région du lac Baïkal. Peu nombreux (0.5 M), ils ne sont pas toujours majoritaires dans leur zone d'implantation. Les nationalistes bouriates rêvent d'une république unifiée (une "grande Bouriatie" en quelque sorte) qui pourrait à terme intégrer "l'Etat-frère" de la Mongolie. De fait, la faiblesse réelle des relations avec leur voisin, le peu de poids démographique des Bouriates, et la nécessité pour Moscou de conserver cette zone pour communiquer avec l'Extrême - Orient russe sont autant d'obstacles a un projet, qui jusque là n'a pas encore poussé les Bouriates dans la voie de la sécession mais dans la simple revendication d'une plus grande autonomie. D'autres minorités sibériennes, aux effectifs peu nombreux, sont un peu dans le même type de dépendance obligée par rapport aux russes. Une large autonomie, comme celle des iakoutes de la république de Sakha (ex-Iakoutie) semble, pour le moment, avoir mis un terme aux aspirations "nationalistes" de ces peuples qui ont intégré la Fédération de Russie.

Il en va tout autrement du Tatarstan qui lui, a refusé de signer avec Moscou (en mars 1993) le traité de la Fédération. Il réaffirmait ainsi sa revendication d'autonomie, proclamée avant l'implosion de l'URSS, dès 1990 et marquée par la création d'une république socialiste soviétique tatare autonome. Puis, il a négocié avec Moscou (février 1994) un traité qui donne au gouvernement local de larges pouvoirs, que ne possède aucune autre république de la Fédération. Sa politique encourage le développement des deux piliers de la différenciation des Tatars par rapport aux russes : la langue tatare (apparentée au turc) et la libre pratique de la religion musulmane. Cependant, il est peu probable que le Tatarstan aille plus loin dans la sécession. En effet, l'ancienneté de la présence russe ( depuis la moitié du seizième siècle), sa force, puisque les Tatars ne représentent que la moitié de la population de la République et le fait que le Tatarstan soit enclavé au coeur de la Russie, militent pour le maintien de relations avec Moscou. En outre, un grand nombre de Tatars vivent en dehors du Tatarstan, notamment à Moscou (et aussi en Asie Centrale), une indépendance arrachée de force n'arrangerait pas leur situation.
Pour une description plus poussée du Tatarstan, on peut consulter en ligne la revue "Regard sur l'Est" (numéro 15) dont le site fournit de nombreux autres articles.

La région la plus complexe et où la situation est la plus délicate est bien sûr celle du Nord-Caucase.
Elle se caractérise d'abord par une très forte diversité ethnique : 43 langues y sont parlées. Par commodité et pour simplifier (voir carte) on peut regrouper les peuples en quatre grands groupes linguistiques caucasiens (l'ouest, le centre, l'est et le sud avec les géorgiens) et quatre groupes non caucasiens (Arméniens, turcs, iraniens, mongol avec les kalmouks).


A cette diversité, fruit de l'histoire, ajoutons que dans la plupart des cas, la répartition géographique de ces peuples est caractérisée par l"émiettement et l'imbrication. De fait, les découpages territoriaux actuels ou anciens ne correspondent pas au découpage ethnique qui de toute façon ne pourrait guère servir, dans ce cas de figure, à l'élaboration de frontières viables pour un Etat.
L'implosion de l'URSS, a provoqué la création de trois nouveaux Etats dans le Caucase méridional. La "logique" de la répartition ethnique est à la base de leur création mais s'accompagne de la renaissance de rivalités territoriales locales qui sous l'autorité extérieure de l'Union Soviétique, étaient étouffées. Ainsi, la république autonome du Nakhitchevan qui est azerbaïdjanaise est enclavée dans le territoire arménien et inversement l'Arménie revendique, les armes à la main, le Haut-Kharabakh peuplé d'arméniens mais enclavé en Azerbaïdjan....
La Géorgie quant à elle, est confrontée aux revendications de ses minorités ossètes, abkhazes, azeris ou arméniennes et à la sécession de l'Adjarie (voir carte). Ces conflits ethno-démographiques ont déstabilisé le gouvernement qui pour faire face à une véritable guerre civile a dû se rapprocher de la Russie et faire appel à ses troupes pour le maintien de l'ordre...

La Tchétchénie

Mais le conflit armé le plus violent est en Tchétchénie, dans le Nord-Caucase, resté lui dans le giron de la Russie.
Avec environ un million de personnes, les Tchéchénes sont le groupe le plus nombreux (après les russes) du Caucase Nord. Dès l'implosion de l'URSS, la république Tchétchéne se proclame souveraine (novembre 1991). Pendant trois ans, Moscou tolère l'autonomie de fait, tout en cherchant à négocier. Mais, comme le Tatarstan, la Tchétchénie refuse finalement de signer l'adoption de la Constitution de la Fédération. Mais, des désaccords internes à propos de l'attitude à adopter à l'égard de Moscou et l'opposition politique au pouvoir du président tchétchéne Doudaev se conjuguent et dégénèrent en guerre civile. C'est l'occasion pour la Russie d'intervenir militairement (décembre 1994) en Tchétchénie. Pendant trois ans, l'armée russe y affronte la résistance tchétchéne, sans pouvoir la vaincre. En mai 1997, un accord de paix est signé entre le nouveau gouvernement tchétchéne (indépendantiste modéré) et Moscou. Il prévoit des négociations sur le statut de la Tchéchénie et l'exclusion du recours à la guerre. Cependant, celle-ci reprend deux ans plus tard (été 1999) avec une violence encore plus grande. Elle aboutit à la destruction de la capitale Grozni et à la saignée démographique du territoire (sans doute 100 000 morts et de nombreux exilés surtout en Ingouchie voisine) sans anéantir la résistance ni bien sûr résoudre le problème, malgré une reprise plus ou moins officielles de négociations.
Moscou a été intransigeant dans le maintien de la Tchétchénie au sein de la Fédération. Cette attitude s'est accompagnée d'un comportement inacceptable de l'armée russe, et de discours excessivement chauvins de la part des autorités russes comme si l'on voulait empêcher toute négociation à l'inverse de ce qui s'était passé ailleurs.

Comment interpréter la situation de la Tchéchénie au regard de celle des autres nationalités ?

L'acharnement russe peut paraître paradoxal. En effet, géographiquement, la Tchétchénie est aux marges du territoire russe ce qui la différencie du Tatarstan ou même des territoires bouriates essentiels pour la gestion des transports vers "l'Orient russe". Donc, d'un strict point de vue territorial, son indépendance ne serait pas une amputation fatale pour le territoire de la Russie et elle poserait, territorialement parlant, bien moins de difficultés que celle du Tatarstan. En revanche, il est vrai que la région du Caucase a une importance stratégique pour le transport du pétrole de la Caspienne vers l'Occident et les anciens pays du bloc soviétique. Le pétrole de Kazakhstan et celui d'Azerbaïdjan passe par les oléoducs de la Tchétchénie. L'enjeu économique est évident et certains y voient les raisons d'une intervention militaire russe. Mais l'indépendance revendiquée par les tchétchénes, changerait-elle fondamentalement les données ? Autrement dit, le nouvel Etat aurait-il la capacité d'effectuer un chantage au pétrole ? C'est peu probable.
Plutôt que d'invoquer les arguments économiques, certains analystes privilégient le domaine politique. La lutte contre les tchétchénes serait le fruit de la volonté de Moscou de ne pas céder à une première revendication nationaliste victorieuse, par crainte d'un "effet domino" contagieux, d'abord dans toute la région et ensuite dans toute la Fédération. Il est vrai que les revendications nationalistes ne manquent pas au Caucase. Mais, fondée sur une ancienne et constante opposition au pouvoir étranger, et bénéficiant aussi de l'existence, presque unique au Caucase, de l'adéquation entre un bloc territorial uni et un peuple relativement nombreux seule celle des tchétchénes a véritablement pris corps. La crédibilité d'une indépendance de la Tchétchénie est indéniable, celle des autres ethnies des républiques autonomes l'est beaucoup moins. Alors s'agit-il pour le pouvoir russe d'une volonté d'appliquer un principe de maintien absolu de l'intégrité territoriale ? C'est possible. L'implosion de l'URSS a laissé la société russe en proie à un doute identitaire que les difficultés économiques n'ont fait qu'aviver. Les ultra-nationalistes ont cherché à profiter de ce contexte, pour consolider son pouvoir le gouvernement (Eltsine comme Poutine) a pu lui aussi exploiter ce besoin de consolider une unité nationale vécue comme menacée. L'étude des caractères de la répartition géographique des minorités nationales fait plutôt penser que la menace n'est pas bien grande, mais la naissance d'un sentiment politique s'effectue t'-elle à partir d'une étude géographique ?

Pour consulter les articles du Monde Diplomatique sur la Tchétchénie : http://www.monde-diplomatique.fr/index/pays/tchetchenie

Thierry COUET




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