Une nouvelle ambition pour l'académie de Toulouse : accroître l'égalité des chances pour tous les élèves.

L’académie de Toulouse est devenue aujourd’hui l’une des plus performantes. Par rapport aux données nationales, on relève que la réussite aux examens nationaux, notamment au baccalauréat, y est élevée, que le taux de sortie sans qualifications y est faible, que le taux de scolarisation des 16-19 ans y est très élevé, ainsi que le niveau de sortie du système éducatif, que le taux de poursuite d’études dans l’enseignement supérieur y est important. Cela témoigne de l’excellence du travail fourni par l’ensemble des personnels d’éducation à tous les niveaux de l’appareil éducatif. Il faut en rendre hommage aux enseignants mais aussi aux personnels d’encadrement de l’académie, personnels de direction et d’inspection, personnels de l’orientation. Ils ont su créer et soutenir, dans les écoles et les établissements scolaires, le dynamisme nécessaire pour porter les élèves à un haut niveau de réussite scolaire. Poursuites d’études ou sorties du système éducatif avec une qualification et un diplôme menant à une insertion professionnelle avec les meilleures chances de succès sont devenues la règle.

Est-ce à dire que l’objectif de l’académie de Toulouse résiderait désormais dans le maintien des performances acquises ? En aucune manière. D’abord, parce que ne pas s’assigner de nouveaux objectifs de progrès, c’est aller vers la régression. Ensuite, parce que d’importantes évolutions des politiques publiques, particulièrement d’éducation, rendent nécessaires la poursuite de nouveaux objectifs et le recours, pour y parvenir, à des outils de pilotage et d’administration profondément renouvelés. Enfin, parce que les performances atteintes, quel que soit leur niveau, s’accompagnent d’inégalités, qu’il s’agisse d’inégalités territoriales ou d’inégalités entre des groupes d’élèves, qui ne bénéficient pas au même point que d’autres, pour des raisons d’ordre social et culturel, de l’efficacité du service public de l’éducation nationale.

Les inspections générales de l’Education nationale, dans un rapport récent 1 ont montré que l’académie de Toulouse disposait de marges de progrès en matière de réduction des écarts entre élèves, d’une part, et entre territoires, d’autre part. La raison d’être de ce projet académique pour les années 2005-2008 tient donc à la nécessité d’accroître l’égalité des chances entre tous les élèves, dans un contexte qui oblige tous les acteurs de la communauté éducative à un effort majeur d’adaptation. C’est la conclusion à laquelle était arrivé le recteur Nicole Belloubet-Frier, mon prédécesseur, qui a commencé le processus d’élaboration de ce projet académique en choisissant cette orientation avec détermination. C’est une orientation que j’ai reprise à mon compte, tant elle me paraît en effet incontournable.

Non séparable de la société qui lui donne son sens et lui fournit ses ressources, l’Ecole est chargée d’un rôle proprement politique, celui de contribuer à la cohésion et à l’évolution de la société, de transmettre à tous les enfants, par delà leur diversité d’origines et de capacités, les valeurs et la culture communes qui permettent à tous d’avoir des références identiques. Le modèle français de l’"école du citoyen", chargée de transcender les appartenances particulières par la citoyenneté, associée aux valeurs républicaines de laïcité, d’éducation à l’universel, d’émancipation, de promotion des meilleurs reste incontournable comme source de progrès collectif : il n’est cependant pas équivalent à une description de la réalité sociale. La démocratie française, qui a profondément changé depuis un siècle, a peu à peu transformé les conditions de fonctionnement de l’école et amène à s’interroger sur la manière d’adapter cet héritage à une société devenue "incertaine".

Globalement, l’Ecole assume sans défaillance son rôle éducatif. La compétence et le dévouement de ses personnels, la considération dont l’institution scolaire continue à bénéficier auprès de la majorité de la population doivent être toujours présents à l’esprit. Cependant, les difficultés importantes qu’elle rencontre apparaissent liées surtout à quatre facteurs : l’effritement de l’autorité – en particulier celle des institutions ; le rôle devenu central, parfois exclusif, de l’école comme institution d’éducation ; la contestation, parfois, du travail des équipes éducatives, et des enseignants en particulier, qui, dans leur fonction de diffusion du savoir, subissent une concurrence très forte d’autres sources d’information et de connaissance ; la démocratisation de l’école qui, bien réelle, n’en est pas moins restée incomplète et parvient difficilement à réduire certaines inégalités. Quel est alors le sens de l’Ecole et du métier des enseignants ?

On demande désormais à l’Ecole d’assurer non pas simplement l’égalité formelle des citoyens mais l’égalité de tous les individus, c’est à dire l’égalité des chances. Les valeurs républicaines ne sont pas dépassées – bien au contraire – mais elles ne sont plus la clef de la dynamique d’une ambition pour l’école. A bien des égards, l’école est en décalage par rapport à la culture d’aujourd’hui. La demande d’éducation reste forte mais l’évolution de la société, par l’individualisation qui s’y développe, par la remise en question de toute discipline collective, par la priorité donnée au temps le plus court, celui de l’événement, par la culture de la négociation devenue permanente, rend plus difficile la réponse à cette demande.

Or l’école ne doit, ni ne peut, renoncer à certaines valeurs et à la notion même d’exigence. Ainsi que le relevait le rapport de la commission Thélot, " l’élève n’est pas respecté si on ne le soumet pas aux exigences requises par l’acquisition d’une véritable maîtrise des savoirs, des compétences et des règles de la vie en commun "2.
Savoirs scolaires et culture médiatique ne sont pas substituables, tout comme les normes de l’éducation dans le cadre de l’institution scolaire ne sont pas négociables.

Ce qui apparaît certain, c’est que l’évolution de l’environnement économique et social n’autorise pas le statu quo. L’Ecole doit poursuivre l’effort pour préparer un avenir conforme à une conception humaniste de la vie en société. Elle doit former des citoyens lucides et actifs, capables de maîtriser le progrès technique, de donner du sens à la vie individuelle et collective, de respecter l’équilibre écologique de la planète, de réduire la violence et développer la tolérance, de forger un véritable projet de société. Le sens du métier doit rester clair : le rôle des enseignants et des personnels d’encadrement, est toujours de former en référence au principe de la citoyenneté. L’école continue à s’assigner la transmission des valeurs et des normes communes, sans lesquelles le lien social s’affaiblit dangereusement. Les enseignants, par leur formation intellectuelle élevée et par leur expérience, peuvent participer à la redéfinition de la citoyenneté moderne. Celle-ci doit combiner les valeurs du "modèle républicain", à savoir l’égalité des droits civils, juridiques et politiques de tous les citoyens, avec la compréhension critique – plutôt que la dénonciation – de la société économique qui se construit. Seuls peuvent agir sur le monde ceux qui font l’effort de le comprendre sans pour autant oublier les valeurs communes qui permettent de "faire société".

Certains sociologues (P.Bourdieu et J.C.Passeron, C.Baudelot et R.Establet) ont voulu démontrer que l’effet objectif de l’école consistait à consacrer ou même à créer les inégalités de l’ordre social. En fait, l’égalité des chances réelles de tous les individus n’est pas du pouvoir de l’Ecole mais d’abord de l’ensemble du système économique et social lui-même, comme l’ont montré les travaux de R. Boudon. Mais s’il n’est pas du pouvoir de l’Ecole de créer l’égalité des chances, elle n’en reste pas moins l’institution qui y contribue de manière privilégiée. L’égalité absolue des destins sociaux – au delà de l’égalité politique ou formelle – ne peut être qu’une ambition, non une réalité. Dénoncer l’insuffisante démocratisation de l’Ecole sans rappeler ses limites objectives en ce sens, ou l’effort des enseignants pour compenser les inégalités de l’ordre social, c’est donner une vue partielle de phénomènes complexes.

Cependant, ce sont les institutions fortes qui protègent les plus faibles. Si l’Ecole démissionnait, c’est la chance des plus fragiles qui serait compromise. L’Ecole reste la meilleure, sinon la seule chance pour que les plus modestes progressent dans la société.

On ne peut, s’agissant d’une demande majeure de la société, négliger le rôle de l’Ecole dans le domaine de la formation à la vie professionnelle. Elle doit fournir aux entreprises et à toutes les organisations les hommes dont le travail et l’intelligence garantissent les ressources de tous. Longtemps les enseignants se sont sentis embarrassés pour nouer des relations avec le monde économique, dont les normes ne sont pas spontanément en accord avec le système d’éducation. Former un travailleur leur apparaissait moins noble que former un citoyen. Or, les enseignants ont fait de grands efforts pour améliorer ces relations. Comment pourraient-ils, il est vrai, se désintéresser des débouchés professionnels de leurs élèves ? Comment pourraient-ils ignorer les effets du chômage sur leur destin ? L’enseignement professionnel, en formation initiale et continue, sous statut scolaire ou en apprentissage, est un domaine où, par définition, l’effort d’adaptation est continu compte tenu des mutations des qualifications et des emplois. L’offre de formation doit s’améliorer sans cesse, en relation avec les besoins d’un territoire, mais aussi avec ces exigences d’adaptation et de mobilité qui accompagnent les qualifications de plus en plus élevées qui caractérisent la société de la connaissance, où la compétition se joue sur les écarts de productivité liés au capital humain. Les objectifs de progrès collectif et individuel se retrouvent : l’accroissement du niveau d’éducation conditionne la réussite de chacun. Il s’agit d’un objectif d’équité, pour lutter contre le risque d’une société duale dont certains sont exclus, faute d’une formation de base suffisante.

Compte tenu des besoins croissants d’éducation, d’une part, de ressources forcément limitées, d’autre part, les systèmes éducatifs sont confrontés à une double exigence : réduire les inégalités sociales et accroître leur efficacité. C’est cette direction que l’académie de Toulouse a choisi pour les prochaines années, son projet académique étant porteur d’une stratégie destinée à mobiliser les moyens dont elle dispose au service de l’égalité des chances et d’une meilleure utilisation de ses ressources.

Ce projet arrive à l’existence dans un contexte en profonde transformation : la Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’Ecole du 23 avril 2005, la loi du 13 août 2004 relative aux libertés et aux responsabilités locales, la LOLF sont des textes majeurs qui assignent à l’Ecole des missions renouvelées, notamment en ce qui concerne l’égalité des chances. La nouvelle répartition des compétences entre l’Etat et les collectivités territoriales implique un partenariat consolidé avec l’institution scolaire. Les règles de l’action publique se trouvent profondément modifiées, associées à un pilotage par les performances.

Le projet académique ne peut donc avoir le même visage que ses prédécesseurs. Comme eux, il constitue une œuvre collective, comme eux, il a été soumis préalablement à une vaste concertation avec tous les acteurs et tous les partenaires (parents d’élèves, collectivités territoriales, partenaires économiques). Mais, désormais élaboré sur la base d’objectifs, traduits en actions, il comporte des indicateurs qui doivent en permettre l’évaluation. Ces indicateurs, simples, peu nombreux, pertinents, aisément maniables par tous, permettront d’apprécier l’efficacité des actions. C’est dire que le projet doit être un moyen privilégié de pilotage de l’académie en référence à ses résultats effectifs. Le projet académique a toujours été un texte de référence : il doit devenir désormais un guide pour l’action. Son caractère opérationnel doit se diffuser auprès de tous les acteurs, notamment par le moyen des projets d’établissement, qui doivent être réexaminés à la lumière des objectifs et des actions qu’il propose. C’est sur cette base que, dans les prochains mois, l’académie contractualisera avec le ministère de l’Education nationale afin que celui-ci nous accompagne dans la mise en œuvre de certains objectifs.

Cela suffira-t-il à sortir de la fiction sur papier glacé ? Oui, dès lors que l’ensemble des personnels de cette académie, destinataire d’un exemplaire du projet académique, aura pu apprécier l’intérêt majeur de cette nouvelle démarche, s’en sera approprié les objectifs et les actions.

Ce projet s’appuie sur la solidarité de tous, sur l’autonomie et l’esprit de responsabilité qui anime tous ceux qui participent aux missions du service public d’éducation. Cette académie est riche en capacités d’innovation, en volonté de valoriser les talents des élèves, de leur permettre d’atteindre, pour eux-mêmes et pour servir l’intérêt collectif, des objectifs ambitieux. C’est cette ambition que je souhaite partager avec vous, en lui offrant un cadre digne d’elle, une stratégie mobilisatrice, un pilotage partagé permettant à tous d’y prendre part.

 

Christian Merlin

Recteur de l’académie de Toulouse
Chancelier des Universités

1 : IGEN/IGAENR, Rapport d’évaluation de l’enseignement dans l’académie de Toulouse, janvier 2005

2 : Pour la réussite de tous les élèves. Rapport de la Commission du débat national sur l’avenir de l’école, présidée par Claude Thélot, remis en octobre 2004. La Documentation française, octobre 2004, p.36