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Les femmes dans la Grande Guerre

Quelles sont les conditions de vie des femmes en 1914-1918 ? Comment ont-elles contribué à l'effort de guerre ? La Grande Guerre a-t-elle émancipé les femmes ? Quelques éléments de réponse à travers des imprimés, des rapports officiels ou des témoignages individuels de la région.

         Cette carte postale produite par l'éditeur toulousain Laclau et cette photographie extraite de l'album de la poudrerie condensent l'essentiel des discours et des représentations sur les femmes pendant la Première Guerre mondiale : la première évoque des figures féminines rassurantes - l'infirmière, la fiancée, la mère ; la seconde montre le travail des femmes à la Poudrerie de Toulouse, activité traditionnellement dévolue aux hommes avant l'entrée en guerre. Mais derrière ces icônes, se profile une réalité nettement plus complexe...

        

Le point sur... les femmes dans la Grande Guerre

           La guerre est d'abord une épreuve pour les femmes. Nombreuses sont les mères, les épouses, les filles ou les sœurs de soldats mobilisés à attendre des nouvelles de leur proche au front, à s'inquiéter de son silence, qui peut être synonyme de blessure ou de mort. Les lourdes pertes essuyées par l'armée française dans les premiers mois du conflit entraînent à l'arrière de nouveaux besoins dans les services de santé, qui font massivement appel aux femmes. On compte en 1918 plus de 100 000 infirmières, dont 70 000 bénévoles, principalement parmi les femmes de la bonne société. Ces souffrances imposent ainsi la présence de figures féminines sur de nombreux monuments aux morts. Les pertes massives des deux premières années de guerre ont en effet marqué la vie à l'arrière. On dénombre en 1918 ainsi près de 3 millions de veuves et 6 millions d'orphelins en France.

       Les femmes de soldats mobilisés assument désormais les fonctions de chef de famille. La loi du 3 juin 1915 leur transfère ainsi la puissance paternelle pour la durée du conflit. Elles doivent également subvenir seules aux besoins du foyer, non sans difficulté. Pourtant, sur 20 millions de Françaises, près de 8 millions travaillent déjà avant 1914. Mais le conflit accentue leur part relative au sein de la population active, qui passe de 38 % en 1911 à 46% à la fin de la guerre.
      Dans les campagnes, 850 000 femmes prennent la tête de l'exploitation agricole de leur époux, auxquelles s'ajoutent les 300 000 épouses d'ouvriers agricoles privées du revenu de leur mari. En ville, les emplois laissés vacants par les mobilisés ainsi que le développement des industries de guerre permettent aux femmes d'accéder à de nouveaux secteurs économiques. La part de femmes employées dans la métallurgie passe ainsi de 5% avant 1914 à 25% en 1918. La répétitivité des gestes dans la fabrication des munitions, inspirées du taylorisme, compense leur absence de qualification. De nombreuses entreprises cherchent à faciliter le travail des ouvrières en ouvrant au sein de l'usine des crèches ou des chambres d'allaitement. Cette ouverture de certains secteurs d'activité n'est pas sans conséquence sur ceux traditionnellement dévolus aux femmes et qui se trouvent à leur tour en situation de pénurie.
       La place de plus en plus importante des femmes dans les usines s'accompagne d'une vaste remise en question des droits sociaux et syndicaux acquis avant-guerre : allongement de la durée des journées de travail, travail de nuit, augmentation des objectifs, inégalités salariales avec les hommes... Cette dégradation des conditions de travail entraîne des grèves de plus en plus nombreuses et virulentes au fil des années : en France, on passe de 9344 grévistes en 1915 à 650 658 en 1917. Les femmes jouent un rôle important dans ces mouvements sociaux qui perdurent jusqu'à la fin du conflit.

       Plus qu'une entrée des femmes dans le monde du travail, la Grande Guerre a donc marqué une redéfinition des rôles et une ouverture de certains secteurs de l'économie à la main d'œuvre féminine. La présence de femmes dans les usines de guerre ou dans des postes traditionnellement dévolus aux hommes est valorisée durant le conflit, comme une participation directe à l'effort de guerre. « Munitionnettes », pompiers ou aiguilleuses de chemins de fer font l'objet d'articles et de reportages photographiques qui leur confèrent une visibilité publique nouvelle.

       Pour autant, les représentations et les discours mettent très majoritairement en scène des femmes cantonnées dans leur rôle traditionnel de mères aimantes, d'épouses fidèles ou d'infirmières compatissantes. On note également une méfiance envers les femmes qui semblent jouir d'une plus grande liberté. Elles sont soupçonnées de dilapider l'argent du foyer, d'entretenir des liaisons adultères et, d'une manière générale, d'avoir une conduite inconvenante.

       La sortie de guerre se traduit par un renvoi massif des femmes des secteurs de l'économie auxquels le conflit leur avait donné accès. Au moment de l'armistice, le gouvernement les incite à retourner à leurs activités antérieures. Le ministre Loucheur propose un mois de salaire aux ouvrières des usines d'armement si elles quittent leur travail avant le 5 décembre.

       Si la participation des femmes à l'effort de guerre soulève la question des droits politiques, les Françaises en restent privées à la fin du conflit, le Sénat ayant rejeté le projet Dussaussoy d'électorat et d'éligibilité municipaux que la Chambre avait voté en mai 1919.

Documents commentés

Témoignages de femmes à l'arrière

Marie Escholier (Ariège)


Née à Mirepoix, Marie épouse Raymond Escholier, critique d'art et conservateur de musée à Paris, en 1905. En août 1914, elle attend son mari, mobilisé, en Ariège, avec ses deux fils. Dès l'entrée en guerre, elle rédige un carnet dans lequel elle prend note de son quotidien jusqu'en mai 1915.

27 août 1914 : « Encore pas de lettres. Les trains doivent être pris pour transporter les blessés, il en arrive partout, à Cahors, à Montauban, à Toulouse ; la France est sillonnée de ces tristes convois. »

Septembre 1914 : « Les trains continuent de charrier les blessés. Quelle affreuse moisson de jeunesse. » La foire de Saint-Maurice est bien triste. Léonie qui s'y est rendue en témoigne : « à chaque coin de rue on ne racontait que des malheurs : parents sans nouvelles, blessés, tués, prisonniers, et aucun pétard, pas de manège, ni de tir, rien que des gens en pleurs. »

28 septembre 1914 : « Ce soir une frayeur me prend tout à coup de n'avoir pas eu de lettres depuis si longtemps. Je cours voir la date de la dernière lettre reçue, elle a été écrite le 18. Voilà que j'ai peur, mais peur... Il y a au fond de moi une personne raisonnable qui tâche de me rassurer. Je n'écoute rien. Je m'affole et les moindres bruits me font sursauter. Je donnerai tout pour quelques lignes, un mot qui ferait cesser cette angoisse. »

25 octobre 1914 : « Tel a disparu, tel n'a plus donné de signe de vie depuis le commencement de la guerre, tel autre devient infirme à la suite de ses blessures. Il y a de pauvres femmes qu'on se montre du doigt. »

1er mars 1915 : « Aujourd'hui il y a un grand départ de territoriaux, des métairies se ferment, des quantités de femmes et d'enfants restent seuls désorientés et partout revient la même question. Qui labourera, qui sèmera ? »

Source : ESCHOLIER Marie, Les saisons du vent. Journal août 1914 - mai 1915, Carcassonne, GARAE/Hésiode, 1986, 154 p.
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Marie-Thérèse Bonneau (Tarn)


Cette jeune Albigeoise, en instance de divorce en août 1914, échange des lettres avec son amant, Georges Bonneau, capitaine d'artillerie. Au fil de ses 387 lettres, on découvre la vie d'une bourgeoise à l'arrière.


       La vie quotidienne de Marie-Thérèse n'est en rien comparable à celle de la majorité des femmes, ouvrières ou paysannes. Elle habite Albi et dispose de plusieurs domestiques à son service. Le 10 janvier 1916, elle écrit à Georges : « Nancy, mon ancienne bonne, est venue passer quelques jours à la maison. Elle m'est extrêmement attachée, et dévouée comme un chien. Du reste, c'est une très brave fille ». Elle voyage beaucoup, de Lyon à Bordeaux en passant par Vichy, où elle se rend chaque été pour les cures thermales, et mène une vie mondaine. On ne trouve dans ses lettres aucune mention concernant les restrictions alimentaires. Elle fréquente régulièrement les magasins toulousains, les cafés, les cinémas et les théâtres.
      Dès le début de la guerre, elle s'engage comme infirmière bénévole auprès de la Croix Rouge. Le sens de son engagement est à trouver dans son patriotisme, son désir de se rendre utile et de tromper l'ennui : « je reprendrai mon service à l'hôpital, cela m'empêchera de m'ennuyer » (27 juillet 1915). Il semble que Marie-Thérèse a surtout aidé à réconforter les blessés : « ce soir, vers 5 heures, mon blessé a eu une hémorragie nouvelle, le major l'a pansé et dit qu'un commencement de phlegmon se déclarait [...] Il souffrait atrocement, et ne voulait pas lâcher ma main. [...] Il m'a supplié de ne pas le quitter. [...] demain, je dois veiller un malade. » (2 janvier 1915) Mais pour cette bourgeoise, cette expérience est une confrontation directe au corps des blessés, aux souffrances et à la mort : « Ce matin, il y a eu un décès à l'hôpital, un pauvre diable des pays envahis qui est mort après avoir craché ses poumons. C'est atroce ces maladies-là. Qu'il vaut donc mieux mourir d'une balle au front ! » (29 août 1915). « Dans ma salle, un pauvre gosse de 18 ans est en train de mourir des suites d'une pneumonie. Il a pour le moment une crise de phtisie galopante. Je suis rentrée navrée de voir mourir ainsi, sans pouvoir rien faire pour eux, de si braves jeunes gens ! Et si tu l'avais entendu me dire : « Soignez-moi bien, Madame, je veux guérir ! » Et moi, l'assurant que je ferai tout mon possible pour l'y aider, avec la certitude que je n'y pouvais rien, c'est affreux. » (21 mars 1916)

       En femme de la bonne société, elle s'investit dans des œuvres charitables : « J'ai déjà commencé à tricoter des chaussettes pour les militaires. Des dames de nos amies, nous ont envoyé plusieurs livres de laine à cet effet. En as-tu besoin pour ta batterie ? Car, dans ce cas, je te servirai le premier » (5 septembre 1915).
La guerre met les couples à l'épreuve. Marie-Thérèse souffre de l'absence de l'être aimé. Elle lui écrit le 12 mai 1916 : « C'est donc bientôt que tu vas venir, mon cher aimé ! [...] Te rappelles-tu le temps lointain (deux ans déjà !) où tu me demandais avec anxiété ce qu'il y avait derrière mon front, ce qu'il y avait de pensée, de sincérité et d'amour pour toi ? Et j'avais beau te le dire, je te sentais loin, je te sentais douter de moi. Deux ans ont passé depuis, deux ans de souffrance, d'angoisse, de cruelle séparation, mais ces deux ans ont été bons quand même, puisqu'ils nous ont montré la profondeur, le sérieux et l'ardeur toujours vive de notre amour. Oui mon chéri, je t'aime de tout mon être ». Elle rapporte à Georges ses impressions sur Bordeaux, en août 1915 : « J'ai vu dans une gare une jeune femme hésitant à reconnaître son mari... tant celui-ci était changé. J'ai vu aussi à Bordeaux , un soldat venu en permission, arrivant sans avertir, trouvant sa femme devant la porte... dans une situation très intéressante... et lui flanquant une volée à la laisser sur le pavé ! Ah ! La guerre est féconde en surprises de toute nature. »

Source : DECOBERT Sylvie, Lettres du front et de l'arrière (1914-1918), Carcassonne, Les Audois, 2000, 170 p. [extraits de la correspondance]
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Le travail des femmes dans les champs à Eauze (Gers), 1916

(DR : droits réservés)

Le travail des femmes au sein de l'usine métallurgique de Pamiers en février 1916

Cette photographie d'une partie du personnel de l'usine de Pamiers souligne la réorientation de la production vers la fabrication d'obus, ici au premier plan, afin d'alimenter les besoins sans cesse plus importants au front. Elle fixe également la présence des femmes dans un univers jusqu'alors très masculin. On en compte 1660 parmi le personnel en 1916.
Les femmes participent à toutes les étapes de la production. Elles travaillent à l'aciérie, aux laminoirs, à la fabrication des obus, à la fonderie, etc. L'usine s'est adaptée à cette féminisation de la main d'œuvre en mettant en place une pouponnière, dans laquelle les nourrices s'occupent des enfants du personnel.

     

Sources : Archives départementales de l'Ariège, 11 M 37, Bulletin du comité consultatif d'action économique. Séance du 23 février 1916.
Les photographies sont extraites du reportage réalisé par Ernest Mezières à Pamiers en 1916.

Un déplacement sectoriel : l'accès des femmes à de nouveaux emplois

L'album de la Poudrerie de Toulouse, constitué de 99 photographies, présente sur plusieurs clichés le travail des femmes dans des secteurs d'activités jusqu'ici réservés aux hommes. On y voit deux femmes manipulant un levier d'aiguillage lors du passage d'un train ; d'autres posent en conduisant une pompe à eau pour lutter contre les incendies ; on les montre en train de manipuler une machine ou de surveiller des produits dangereux.

Source : Album de la Poudrerie, Archives municipales de Toulouse, 16 Fi

Pénurie de main d'œuvre féminine dans certains secteurs : le cas du Tarn-et-Garonne

Si la guerre a ouvert aux femmes des emplois jusqu'ici réservés aux hommes, elle a aussi provoqué une situation de pénurie de main d'œuvre féminine dans d'autres secteurs de l'économie, comme l'indique le secrétaire de la chambre de commerce de Montauban le novembre 1917 au préfet de Tarn-et-Garonne, en réponse à une demande de bilan sur la situation du travail féminin dans le département.

« La date du 1er décembre fixée pour la remise des renseignements recueillis ne me permet pas de me livrer à une enquête approfondie de la question.
L'impression qui se dégage de conversations avec certains industriels, il semble ressortir :
Que l'industrie employant la main d'œuvre féminine a été moins touchée dans les petites villes que dans les centres où cette main d'œuvre a été canalisée par le Service de Santé, par les industries de guerre et aussi par les dépôt de garnison ; mais que partout elle a fait plus ou moins défaut, ayant une tendance à se substituer à la main d'œuvre homme. [...]
Le manque de main d'œuvre se fait sentir plus fortement dans les industries de coutures et de confection, dans la filature de la soie et le tissage des gazes à bluter, qui a dû réduire de plus de moitié sa production. »

Source : ce document a été présenté par Géraldine Hubert-Bosc (Professeure d'histoire-géographie, chargée de mission auprès du
service éducatif des Archives départementales du Tarn-et-Garonne) et Anne-Marie Arnaud-Ibres
(Adjointe du service éducatif et action culturelle des Archives départementales du Tarn-et-Garonne),
lors des deux journées d'études, intitulées « la Grande Guerre comme patrimoine. 1914-2014 »,
qui se sont tenues à Toulouse les 28 et 29 janvier 2014.

Le droit du travail à l'épreuve de la guerre : le cas de l'Aveyron

Dès le 11 août 1914, le directeur des mines de Decazeville et de Campagnac écrit au préfet de l'Aveyron à Rodez pour lui signaler que la société anonyme « a été réquisitionnée pour fournir des agglomérés de houille pour la Marine » :

« Malgré le stock et la production journalière d'un poste, elle ne pourrait satisfaire à cette réquisition. Elle se trouve, par suite, dans l'obligation de faire un poste de nuit et elle demande, pour lui permettre de l'organiser, l'autorisation de faire travailler la nuit les jeunes ouvriers de moins de 18 ans et les femmes nécessaires, par dérogation au Titre II, article 20 du Code de Travail. »

Le 16 septembre 1914, le préfet rédige le projet d'arrêt suivant :

« Article 1er : Lorsque les circonstances l'exigeront, les exploitants sont autorisés à porter de huit à dix heures la durée de la journée de travail dans les mines de combustibles. [...]
Article 3 : Les compagnies devront en donner connaissance aux ouvriers par une affiche apposée aux lieux habituels à la remonte du poste de la veille. »

Le 24 septembre 1915, le préfet reçoit une nouvelle demande de la part du directeur des Houillères d'Aubin :

« Nous avons l'honneur de bien vouloir nous accorder les dérogations que vous nous aviez tolérés pour le délai d'un mois par votre lettre du 1er septembre 1914 :
Ces dérogations sont les suivantes :
1° - Dérogation au décret du 28 décembre 1909, modifié par le décret du 26 octobre 1912 - Emploi des femmes à pousser des wagonnets, à raison d'une charge de 800 kilos par femme, au lieu de 600. [...]
3° - Dérogation à l'article 20 du Code du Travail - Emploi de femmes et enfants à un travail de nuit à l'atelier de fabrication des briquettes »

Source : Ces documents ont été présentés par Claude Petit (chargé d'études documentaires auprès des Archives départementales de l'Aveyron)
lors des deux journées d'études, intitulées « la Grande Guerre comme patrimoine. 1914-2014 », qui se sont tenues à Toulouse les 28 et 29 janvier 2014.

Les femmes, au premier rang des grèves : l'exemple de Tarbes en janvier 1918.


Le rapport du commissaire spécial au colonel directeur de l'Arsenal décrit précisément les motifs et le déroulement de la grève faîte par 200 ouvrières de l'Arsenal le 22 février 1918. Les revendications portent avant tout sur les salaires, mis à mal par l'inflation, mais les slogans laissent également transparaître une lassitude vis-à-vis de la guerre.


« Vers 17 heures aujourd'hui, un certain nombre d'ouvrières de l'Arsenal, occupées à la 6ème Division se sont concertées pour demander une augmentation de salaire de 1 Fr par jour, ce qui porterait leur journée de 7,50 Fr à 8,50. [...] les ouvrières ont cessé le travail et ont manifesté dans l'intérieur de l'établissement cherchant à débaucher les autres ouvrières. Elles n'ont réussi qu'à en entraîner un petit nombre. [...] plusieurs d'entre elles ont attendu dans la rue l'équipe de nuit, et sont parvenues à les décider à se joindre à elles pour appuyer leurs revendications.
Arrivées dans le local de la 6ème Division, elles se sont opposées à ce que le travail soit repris et, au nombre d'environ 200, elles ont parcouru les rues de l'Arsenal en chantant l'Internationale, la Marseillaise, le « Pinard » [...] M. Le Colonel Directeur tenta vainement de les calmer, il les engagea à reprendre le travail en attendant que M. le Ministre auquel il avait télégraphié pour lui demander l'autorisation d'accorder l'augmentation demandée, lui ait fait connaître sa décision. [...] Le plus grand nombre habitant Bagnères-de-Bigorre et Lourdes, décida de passer la nuit à l'Atelier en faisant la grève les bras croisés. [...]
Aucun homme n'a prit part à cette manifestation, mais les femmes étaient très surexcitées. Deux d'entre elles avaient improvisé des drapeaux avec leurs mouchoirs, accrochés au bout d'un bâton. Elles ont dansé une sarabande devant les bureaux de la Direction. Elles hurlaient « Nos poilus ; rendez-nous nos poilus » « A bas la Guerre, nous voulons la Paix. » »

Source : Archives départementales des Hautes-Pyrénées, 10 M 21, liasse « 1918 » : rapport du commissaire spécial au colonel directeur de l'Arsenal, 22 février 1918. (Service éducatif des archives départementales des Hautes-Pyrénées, Les Hautes-Pyrénées dans la Grande Guerre, 2013.)

La suspicion à l'égard des femmes : témoignage de Victorin Bès, soldat Tarnais

Né dans le Tarn, Victorin Bès a 19 ans en 1914. Surveillant de collège à Mirande, dans le Gers au moment où la guerre éclate, il est mobilisé en décembre 1914. En janvier 1916, de retour d'une permission, il note l'impression que lui a faite la ville de Castres :

« Vie très animée en ville. Les usines travaillent à plein rendement. Toutes les fonderies travaillent à fabriquer des obus et des torpilles. [...] A l'arrière, l'ouvrier regorge d'argent, les ouvrières encaissent des salaires astronomiques. Les cafés regorgent de monde. [...] les épouses reçoivent des allocations lorsque leur mari est au front et le cocufient avec un patriotique entrain. Mais parmi ce monde en folie seuls sont dignes les parents qui tremblent ou pleurent leur enfant, l'épouse fidèle, la fiancée qui ne trahit pas son « poilu ». Hélas, combien sont-ils ceux-là qui ne se laissent pas entraîner par le tourbillon de la folie ? »

Source : BES Victorin, Journal de route 1914-1918, Le carnet d'un soldat castrais de la Grande Guerre, Castres, Société culturelle du pays castrais, 2010, 208 p.

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Vers une émancipation des femmes après la guerre ? Le point de vue de Maurice Ajam dans La Dépêche en juin 1917.


L'auteur de cet éditorial est avocat et député de la Sarthe. Il a été nommé sous-secrétaire d'État à la Marine Marchande du 9 décembre 1913 au 20 août 1914. Son fils est tué à l'ennemi en octobre 1914. Il contribue régulièrement à La Dépêche de Toulouse. Dans cet article, il soulève la question de la place des femmes après la guerre : leur contribution à l'effort de guerre, en palliant l'absence des hommes dans les champs et les usines, ne leur confère-t-elle pas une légitimité nouvelle pour réclamer de nouveaux droits sociaux et politiques ? Si la situation semble l'imposer, l'auteur regrette ouvertement cette évolution.

« Nous pouvons dès maintenant enregistrer un fait brutal : la population masculine va se trouver, par suite des répercussions directes ou indirectes de la guerre, réduite en France d'environ deux millions d'unités. Toutes les professions masculines, du haut au bas de l'échelle sociale, vont donc apparaître profondément anémiées [...] les conditions de la production de notre pays ne pourront plus être maintenues, sinon améliorées, que par un appel énergique à la main d'œuvre féminine. Déjà, la mobilisation des femmes a été effectuée dans la plupart de nos usines de guerre, et leur effort est parvenu à contrebalancer le déficit des bras que la guerre avait arrachés à l'industrie.
Il ne paraît pas que les moralistes aient eu grandement à se louer de cette dispersion des femmes hors du foyer domestique. Qu'on le veuille ou non, la femme n'est pas faîte pour certaines professions que la nature a plus spécialement destinées aux hommes. [...] On ne saurait perdre de vue, en effet, que, dans la vie sociale, la femme est inséparable de l'enfant. On aura beau multiplier les crèches, les garderies, les écoles spéciales on ne pourra jamais remédier à ce mal : la séparation de la mère et de sa progéniture.
Nous devons constater ce fait évident qu'après la guerre, il faudra employer, dans des fonctions pour lesquelles elles ne sont pas faîtes, environ deux à trois millions de femmes qui, auparavant, n'avaient, selon l'expression de Jules Simon, « d'autre carrière que la carrière de leur époux ». [...]
Plus tard, quand les vides masculins seront comblés, il est difficile de prédire exactement ce qui se passera mais il est déjà permis de croire que les femmes n'abandonneront pas facilement les positions qu'elles auront conquises. La plupart d'entre elles ont déjà conscience du rôle nouveau qui leur est ainsi dévolu et il convient de reconnaître que ce qu'on a appelé le féminisme fait des progrès indéniables.
Il y a quelques années, je pensais que nous étions encore séparés par une longue durée du moment où l'on discuterait pratiquement le vote des femmes. Socialement, les raisons qui dictaient mon opinion contre l'extension des droits politiques du sexe jugé faible, conservent pour moi leur force. Je suis obligé cependant de reconnaître que la question va se poser avec une acuité telle que nos législateurs devront en délibérer sérieusement. »

Source : « La désaffection de la femme », éditorial de Maurice Ajam, La Dépêche, 26 juin 1917.

Les figures féminines sur les monuments aux morts : exemples lotois et aveyronnais

Le monument aux morts de Cahors (Lot), conçu par l'architecte Maurice Barthet (1887-1958) et inauguré en 1935 insiste sur la séparation entre le soldat et son épouse, portant porte un nourrisson endormi.

Le monument de Lavercantière, dans le Lot, réalisé par Emile Mompart et érigé en 1924 a choisi de mettre en valeur le recueillement d'une mère, visage baissé, mains jointes. On peut lire au-dessous d'elle l'inscription en occitan « Paoures Droles » (pauvres enfants).

C'est également le deuil que met en exergue le monument de la commune de Cransac (Aveyron). On lit ainsi la douleur de cette femme et de cet enfant face à la dépouille d'un soldat, « mort pour la paix » comme le proclame l'inscription au dessus du monument.

Pour aller plus loin...

• C. BONNAFOUS-VERRAX, « Femmes entre guerre et paix » in Guerre, paix et sociétés. 1911-1946 de F. Rousseau (dir.), Paris, Atlande, 2004, pp. 497-516.
• LLOSA Marie, « Le travail des femmes dans les usines de guerre de la France méridionales (1914-1918) », Annales du Midi, n°262, avril-juin 2008, pp. 205-218.
• MORIN-ROTUREAU Evelyne, 1914-1918, combats de femmes. Les femmes, pilier de l'effort, Paris, Editions Autrement, 2004.
• THEBAUD Françoise, La femme au temps de la guerre de 14, Paris, Stock, 1994 [1ère éd. 1986].
• THEBAUD Françoise, « Femmes et genre dans la guerre » in Encyclopédie de la Grande Guerre. 1914-1918. Histoire et culture de S. Audoin-Rouzeau et J.-J. Becker, Paris, Bayard, 2004, pp. 613-625.

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