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Dossier : la bataille de Verdun (février-décembre 1916)

Comment s'est déroulée la bataille de Verdun ? Comment les soldats l'ont-ils vécue ? Comment les journaux ont traité l'événement ? Quelques éléments de réponse à travers des documents et des témoignages de la région...

Introduction 

         De toutes les batailles de la Première Guerre mondiale, celle de Verdun est sans conteste celle qui a le plus durablement marqué les mémoires françaises. Enjeu stratégique autant que symbolique, elle reste marquée par l'ampleur des moyens déployés, des pertes subies et des souffrances endurées.

          Entre des manœuvres manifestement destinées à « percer » les lignes ennemies et le désir affiché de « saigner à blanc » l'armée française, l'objectif du chef d'état-major allemand Falkenhayn lors de l'offensive sur Verdun demeure aujourd'hui encore l'objet de discussions entre les historiens. Toujours est-il qu'en janvier-février 1916, face aux trois divisions françaises chargées de tenir ce secteur relativement calme, il rassemble dix divisions, quelques 850 canons, dont 590 lourds, alimentés par deux millions et demi d'obus. Le 21 février 1916, l'attaque est déclenchée par un intense bombardement. Au Bois des Caures, près de 80 000 obus pilonnent un rectangle de 500 mètres sur 1000 (A. Castex et C. Cambournac). A partir du 25 février, le général Pétain est chargé d'organiser la défense du secteur. Du 21 février au 10 mars, les troupes allemandes s'emparent de nombreux points d'appui : le fort de Douaumont, le Mort-Homme, le bois d'Avocourt. D'autres sont le théâtre de violents combats, comme la cote 304, le fort de Vaux ou Thiaumont. En juin, Falkenhayn lance une opération simultanée sur la rive droite et la rive gauche de la Meuse, aboutissant entre autres à la chute du fort de Vaux. Après une ultime tentative allemande sur Souville, le 11 juillet, le centre de gravité du front occidental se déplace vers la Somme où une offensive franco-britannique a été déclenchée le 1er juillet. A partir d'octobre, les Français s'efforcent de repousser les Allemands à Verdun. Le commandement est désormais passé dans les mains du général Nivelle. Le 15 décembre, une grande partie du terrain perdu depuis le 21 février est repris.

          Les moyens déployés de part et d'autre sont considérables. Du 21 février au 23 juin, on estime que 20 millions d'obus ont été tirés dans cette zone de bataille. La guerre s'est industrialisée (J.-E. Tucoo-Chala). Aux obus de gros calibres s'ajoutent les projectiles chimiques libérant des gaz de plus en plus toxiques dont les hommes tentent de se protéger à l'aide de masques rudimentaires (A. Castex). 15 000 tonnes de substances chimiques ont ainsi été utilisées en 1916. L'acheminement des hommes, du matériel et des denrées sur un secteur relativement étroit crée un flux continu de camions sur la seule route permettant de ravitailler Verdun, baptisée la « Voie sacrée » (A.Vidal). Dans la zone des combats, l'artillerie mutile les paysages, détruit les villages (Ornes, Fleury, Damloup,...), transforme les forêts en terrains lunaires d'où n'émergent que quelques troncs calcinés. (Le Miroir) Les tranchées maintes fois prises pour cibles laissent place à des trous individuels où survivent des combattants sous un déluge de feu et d'acier.
De part et d'autre, le bilan est lourd : 140 000 soldats allemands et 160 000 soldats français meurent à Verdun. Les services de santé peinent à faire face à l'afflux de blessés réclamant des soins (C. Cambournac, P. Viguier et J. Mejecase). Les souffrances endurées par les soldats de Verdun distillent une inquiétude pesante chez leurs proches et chez les autres combattants qui redoutent d'y être envoyés (P. Voivenel). Les expériences sont cependant très différentes selon l'arme, le secteur ou le moment de la bataille (J.-E. Tucoo-Chala).

             Dès les premiers jours de la bataille, Verdun focalise l'attention de la presse. Pendant plusieurs mois, les unes et les articles commentent les événements relayés par le communiqué officiel. La ténacité du poilu est glorifiée : « sous les colossales marmites de 305 et de 420, pluie de fer, nos soldats ne bronchèrent pas, l'ordre du jour était catégorique : il faudra tenir coûte que coûte, et ils résistèrent ayant tous fait le sacrifice de leur vie. » (Le Midi Socialiste, 28 février 1916). Les conditions de vie sont régulièrement présentées sous un jour extrêmement favorable et les récits d'actes héroïques se multiplient dans les colonnes des journaux. (Le Télégramme) Si la bataille de Verdun suscite également nombre d'articles et d'analyses plus nuancées, la résurgence de topoï outranciers dans la presse contribue un peu plus encore à décrédibiliser les journaux.

Les premiers jours de la bataille vécus et racontés par...

... Anatole CASTEX (Gers)

Né à Masseube dans le Gers, Anatole Castex est un ancien élève du petit séminaire d'Auch et du collège de Gimont, fervent catholique et patriote, il entre dans la guerre avec le grade de sergent-Major au 88ème R.I. Ses lettres à ses parents, sa sœur et son épouse, envoyées d'août à septembre 1916, donnent à lire la guerre vécue par cet officier qui prend part aux combats autour de Verdun en 1914, puis essuie l'offensive allemande du 21 février 1916. Relevé le 14 mars, il est renvoyé à Verdun en septembre. Il meurt le 6 septembre 1916 dans le bois de Vaux-Chapitre.

25 février 1916 : « Excuse-moi si je suis un peu bref, mais je n'ai pas une minute. Ça barde dur chez nous et voilà quatre nuits que je ne dors plus. A notre droite les Allemands ont avancé un peu mais au prix d'énormes pertes et de munitions en quantité extraordinaire. Nous, pour le moment c'est supportable. Je n'ai eu jusqu'à présent qu'une section violemment bombardée qui n'a eu d'ailleurs que quelques blessés. En revanche nous avons tué des Boches qui voulaient arriver jusqu'à nos tranchées. [...]. Les ravitaillements nous donnent le strict nécessaire : plus de vin depuis deux jours, pas de lettres non plus, mais on sait qu'il le faut et qu'il vaut mieux avoir des munitions... »

26 février 1916 : « Toujours la lutte qui se poursuit : les Allemands ont envoyé sur nous une grêle d'obus Leur avance a été enrayée et aujourd'hui il y a eu un peu de calme. [...] Je t'assure que nous sommes bien fatigués. Depuis sept jours et sept nuits je ne me suis pas allongé. Si je m'arrête c'est sur une chaise que je me repose. Avec ce bombardement continuel qui n'a cessé pendant six jours, on est heureux aujourd'hui d'avoir un moment de répit. Depuis deux jours tout de même nous avons à nouveau des lettres, mais pas de journaux. On ne sait rien de ce qui se passe. Ravitaillement aussi difficile, mais jusqu'à présent il est toujours arrivé. Le moral est très bon et tous feront bien leur devoir, je t'assure que les hommes sont fatigués, ne dormant presque pas. Il y en a de « mal fichus » mais aucun ne va à la visite. Les Allemands doivent avoir perdu beaucoup de monde. [...] J'oubliais de te dire que les Boches nous envoyaient des gaz lacrymogènes, mais en mettant des lunettes on ne risque rien. »

29 février 1916 : « Excuse-moi de ne t'envoyer qu'une carte mais je n'ai pas le temps car ça barde dur. Pour le moment suis en bonne santé, ai bonne confiance et bon courage. Suis un peu fatigué, mais en ce moment la fatigue ne compte pas. [...] Quelle bataille, si tu voyais ! »

Mars 1916 : « Je te remercie, petite sœur de tes bonnes paroles qui m'aident encore mieux à avoir plus de courage. [...] Je viens d'être relevé de la première ligne où j'avais passé huit jours et huit nuits sans une minute de repos et bombardés violemment. [...] ils nous ont envoyé jusqu'à des 305 qui faisaient des trous de deux mètres de profondeur et six de large. Tu dois voir les journaux, eh bien je tenais le village Fleury ayant à droite B... et S... pris par les Boches. Aussi notre situation est très critique étant presque pris par derrière. Mais on s'y maintient quand même, car on espère bien leur reprendre ce qu'ils ont pris. [...] Nous n'avons pas été tout de même au point le plus violent de la lutte, mais de la division c'est notre régiment qui a le plus souffert et cela par ce bombardement violent. En ce moment suis un peu en arrière à 500 m environ de F..., donc pas très loin et en réserve. Nous sommes bien bombardés, mais des abris nous protègent. [...] »

3 mars 1916 : « Ce soir nous allons être relevés par l'autre brigade, nous étions un peu en arrière, quoique en alerte et toujours prêt à repartir au premier signal, mais on pourra se reposer un peu, ce qui ne sera pas de trop après douze jours un peu durs et surtout se nettoyer. Voilà déjà longtemps qu'on n'a pas pu se débarbouiller ni se brosser. Aussi-nous ne sommes pas engageants, comme tu peux penser et dans cet état, je crois, que nous ne ferions guère de conquêtes. Le bombardement continue, mais moins violent. [...] Nous sommes toujours bien marmités et toujours avec des 210 et 305. Le jour impossible de sortir et nous sommes obligés de rester enterrés dans nos abris comme des prisonniers. La nuit on peut circuler tout en risquant de se voir octroyer quelque éclat d'obus, mais on y est habitué. [...] Tout le monde est fatigué mais on sait que c'est nécessaire et toutes les privations sont reçues sans sourciller. Depuis le 2l nous avons passé des journées bien dures et qui compteront, mais on est tout de même fiers d'avoir vécu des heures pareilles et d'avoir contribué un peu à arrêter nos adversaires. Vont-ils continuer ? Je ne pense pas car ils doivent déjà avoir perdu trop de monde. Je pense que de notre côté on tâchera de reprendre le terrain perdu qui leur revient bien cher et pour un piètre résultat. J'ai reçu ta lettre du 27... c'est votre pensée mes aimés, qui m'a aidé encore mieux à agir et à faire tout mon devoir... »

6 mars 1916 : « Sommes toujours dans la même situation, un peu en arrière en réserve, quelque peu marmités, mais sans trop de mal, prêts à partir à la moindre alerte, tout en faisant des travaux. On se repose, en attendant, aussi bien que possible. On se débarbouille un brin, on se refait en somme des quelques jours passés qui ont été plutôt mauvais en attendant que l'on ait besoin de nous. En tout cas, nous avons partout des quantités extraordinaires d'artillerie. De tous les coins surgissent des canons et les munitions ne manquent pas. [...] Nous sommes tous maintenant en état de recommencer, quelques nuits de sommeil remettent vite, on est pourtant enrhumés tous sans exception, le froid aux pieds est cause de cela, car il fait plutôt froid en ce moment et neige quelque peu... »

12 mars 1916 : « Je pensais avoir le temps de t'écrire longuement mais on nous a fait déplacer encore dans la matinée. Nous étions dans un village un peu à l'arrière et on nous a fait reporter en avant quoique assez loin des lignes. Nous tenons les troisièmes lignes. Nous avons été sérieusement endommagés, tous les régiments de la division. Moi avec ma compagnie j'ai surtout souffert du 6 au 9. Pendant ces trois ou quatre jours nous avons pris part à l'attaque, jusqu'alors nous n'avions eu à subir que le bombardement, mais pendant ces trois jours ça été le vrai combat à quelques mètres. [...] Rien que pour ce combat, j'ai eu cent dix hommes hors de combat à la compagnie. »

Source : Verdun. Années infernales. Journal d'un soldat au front d'août 1914 à septembre 1916, Paris, Albatros, 1980, pp. 148-154.

... Clément CAMBOURNAC (Aveyron)

           Clément Cambournac est un jeune étudiant en médecine de 22 ans. Il réside en 1914 en Aveyron (Le Cayrol). Durant la guerre, il raconte son expérience de médecin rattaché au groupement de brancardier divisionnaire de la 37e division d'infanterie. Il pratique également la photographie. Mobilisé dès août 1914, il meurt à Verdun le 15 décembre 1916.


22 février 1916 : « Le bombardement reprend pendant la nuit dans la direction de Verdun. Nous entendons nettement les explosions des gros obus qui tombent en particulier sur la ville. Pendant la nuit, il est passé en grand nombre des réfugiés venant de Verdun ou de ses environs. Nous allons nous promener sur la route de Verdun [...] Ça commence à sentir [un] peu la guerre, et cela remue un peu des braves gens comme nous qui n'avons pas entendu de près le canon pendant 4 mois. D'ailleurs l'habitude sera de nouveau vite prise [...]"


23 février 1916 : « [...] Dans la soirée les obus se rapprochent de plus en plus du cantonnement ; [...] on annonce que Villedieu, Pradel ont été touchés par un autre obus qui a éclaté au même endroit ; nous nous précipitons à leur secours ; Pradel a reçu un gros éclat dans le cou ; Lafont lui fait son pansement croyant que c'est moi qui suis blessé ; il n'en est heureusement rien ; à côté de lui je panse le brave Vallée qui a eu les 2 jambes broyées ; Villedieu et Trincal sont moins touchés. Nous les emportons à l'ambulance ; là Buy me désigne pour les accompagner à l'hôpital de campagne. Le malheureux Pradel est très mal ; Vallée ne va guère mieux. Nous arrivons à l'hôpital ; les médecins (Loubeyran de Montpellier) s'occupent aussitôt de Pradel ; sa carotide et son larynx ont été épargnés ; il peut s'en tirer. Mais hélas le pauvre Vallée épuisé par la perte de sang se trouve de plus en plus mal ; on l'ampute immédiatement de la cuisse gauche ; je surveille avec angoisse son pouls qui devient de plus en plus faible ; je l'encourage de mon mieux, aidé par un prêtre infirmier, l'abbé Pruidtz. Hélas, malgré tous les efforts des chirurgiens, il rend son âme à Dieu. Pauvre cher Vallée ! Lui qui était si bon, si généreux, si gai quand les autres étaient tristes pour les mettre en bonne humeur, si dévoué pour les blessés, le voilà étendu sans vie, tué stupidement loin de l'ennemi dans un prétendu cantonnement de repos. Son héroïsme lui eut mérité une mort plus glorieuse ! [...] Nuit triste s'il en fut ; toutes les 10 minutes, un obus éclate avec fracas dans les environs ; pas d'autres victimes heureusement. »


25 février 1916 : « Des artilleurs nous apprennent que les attaques boches n'ont pas échoué complètement, que nos lignes sont même enfoncées à un endroit et qu'on a déjà prévu une ligne de défense assez loin de notre ligne actuelle. [...] Après déjeuner, la canonnade reprend très violente. À 2 h. arrive l'ordre d'envoyer la première section à l'ouest de Vacherauville. [...] le voyage est plutôt triste ; temps gris, maussade ; à quelques kilomètres c'est un grondement continu de coups formidables ; à mi chemin de Verdun, la neige commence à tomber. [...] Depuis 17 mois que je fais campagne je n'ai jamais vu spectacle plus désolant que celui que j'ai eu à ce moment ; de tous côtés sur la route, à travers champs, on voyait filer à toute allure sans fusil, sans sac, des zouaves, fantassins, tirailleurs, les uns blessés courant se réfugier à l'ambulance les autres fuyant simplement devant les Boches ; j'essaie d'en arrêter quelques uns sans avoir beaucoup de succès ; pendant ce temps les [obus de] 210 rappliquent sur la route. [...] À l'ambulance, grande pagaïe ; [...] Vers midi on reçoit l'ordre d'envoyer une section au 2è zouave ; [...]. Nous grimpons péniblement la côte, (arrivés au fort C. nous dit de redescendre). Arrivés au sommet nous avons une vue splendide sur Verdun et sur la vallée de la Meuse ; au nord nous voyons Bras, Charny, Vacherau-Ville au milieu desquelles serpente la Meuse. A droite la Côte du Poivre ferme l'horizon ; vers la gauche la vue se prolonge au loin sur les Hauts de Meuse. A l'ouest ... Thierville. Au sud Verdun et ses faubourgs, dominés par la masse imposante de sa cathédrale qu'encadrent parfois les obus. Une grosse pièce boche (380, 305 ou peut-être 490). [...] Nous entendons un coup très violent, puis un roulement ou plutôt un grondement formidable au-dessus de nos têtes et enfin une explosion effroyable annoncée par la gigantesque colonne de fumée qui se soulève de l'endroit atteint par le projectile. Les gros obus se succèdent à peu près toutes les 3 ou 4 minutes [...]. Bien entendu à peine sommes nous arrivés au fort qu'on nous donne l'ordre d'en partir pour aller cantonner dans un hangar où nous avons vu dégringoler les obus ; c'est très amusant ; la France a trop d'hommes il faut absolument en faire démolir même inutilement. Nous descendons la côte, furieux. Quelques obus éclatent sur la route derrière nous. [...] de nombreux aéros boches survolent Verdun dans tous les sens, les uns réglant le tir des batteries jettent des fusées, d'autres observent les mouvements de troupe, d'autres lancent des bombes ; [...] ; on entend les gros projectiles déchirer l'air puis éclater en un fracas terrible. Tous ces aéros sillonnent le ciel dans tous les sens. (Illisible) on ne voit pas un seul avion français ; c'est tout à fait encourageant. Heureusement nous avons la maîtrise des airs, affirment les journaux. Que serait-ce s'il en était autrement. »


Source : carnet, lettres et photographies consultables en ligne.

Un déluge de feu et d'acier : Jean-Ernest TUCOO-CHALA (Hautes-Pyrénées)


         Né à Pau en 1893, Jean-Ernest Tucoo-Chala est ouvrier dans l'industrie automobile. En août 1914, il fait son service militaire dans l'artillerie, à Tarbes. Durant tout le conflit, il prend des notes sur un carnet, avec une grande liberté de ton. Il donne ainsi à lire l'expérience d'un artilleur : le stock important d'obus, l'intense activité durant les phases de combats, l'empathie à l'égard des fantassins, nettement plus exposés.

18 février 1916 : « Les Boches sont inquiets, ils attaquent au bois des Buttes, sur tout le front et jusqu'à Verdun ; il y en a marre, marre, marre. Tout est noir en moi, seule l'idée de rentrer un jour de revenir vite, de vite retrouver ma chérie et mes parents me soutient encore mais que c'est long ! Interminable cette attente ! »

Fin avril 1916 : « Enfin nous sommes relevés pour aller où? On n'en sait trop rien, mais enfin on va voir d'autres horizons » « Fièvre de départ, tout le monde est radieux, on parle dur de Verdun »

28 mai 1916 : à Verdun, pris dans une attaque : « il y a de quoi perdre la tête dans ce chaos [...] nous prenons en main les trois canons restants : ordre de tirer sans discontinuer hausse 2375 mètres à droite du fort de Douaumont. [...] c'est une véritable fournaise [...]. Nous tirons sans cesse [...] les blessés qui passent près de nous nous engueulent, nous leur tirons dessus à ce qu'il paraît ; alors j'aime mieux [régler le tir] 50 mètres plus long. Je ne suis plus comme les copains qu'un paquet de boue gluante. On ne vit plus, on est en sursis, des morts vivants et l'énergie ne peut rien contre la fatigue et la soif. »

30 mai 1916 : « à 5 heures, départ pour la position, nous devons faire ainsi : un jour de repos, un jour de ligne. On ne tiendra pas le coup longtemps car vraiment l'atmosphère devient irrespirable, une puanteur et cette saloperie de boue argileuse. La journée ressemble terriblement à la première ; ça tombe sans discontinuer et toujours les mêmes ordres : « Tirez, tirez ! » [...] 120 coups en 10 minutes ce n'est plus possible, la pièce nous brûle, elle va rougir, il faut la laisser se reposer »

1er juin 1916 : « les boches ont commencé à attaquer avec des liquides enflammés sur les tranchées et arrosent les batteries du 150 et du 210, avec des obus lacrymogènes. Qu'est-ce que c'est encore que cette nouvelle invention ? On nous a distribué lunettes et masques mais j'étouffe là-dessous et l'on y voit rien, l'ordre est « Barrage à volonté ». Comment concilier les ordres et sauver sa peau avec ces saloperies sur la gueule ? A petit jour, cela devient terrible ; les yeux nous coulent ; moi, j'enlève tout. Et merde ! Crever pour crever, à l'air libre au moins. »

7 juin 1916 : « Nous tirons comme des dératés 1200 coups par pièce. Les attaques se succèdent, c'est une procession de blessés et de brancardiers que l'on évacue comme on peut et de petits groupes de fantassins qui montent pour les remplacer. Pauvres bougres ! Combien reviendront-ils ? Nous, les artilleurs, nous avons de la veine malgré tout si on se compare à eux. »

Source : TUCOO-CHALA Jean-Ernest, 1914-1919. Carnets de route d'un artilleur, Biarritz, J. et D. Deucalion, 1996, 116 p.

De lourdes pertes : Prosper VIGUIER (Tarn-et-Garonne)


Né à Verfeil en 1872, Prosper Viguier a fait ses études secondaires à Montauban. Médecin militaire avant 1914, il est nommé chef d'ambulance en mai 1915. Pendant tout le conflit, il prend des notes sur des cahiers et raconte la guerre, vue du côté du service de santé. Ainsi rend-t-il compte des lourdes pertes essuyées à Verdun ainsi que des difficultés à faire face à l'afflux de blessés.


« Le 23 mai, dans la nuit, l'ordre est arrivé de nous embarquer en autobus qui nous ont déposés à Lemnes, d'où nous avons gagné à pied Senoncourt où les voitures nous ont rejoints à 18h heures. À 21 heures, un ordre du directeur du service de santé nous parvenait ainsi conçu : « L'ambulance 8/18 à ma disposition à Senoncourt fera mouvement le 24 mai au matin, 7 heures. Elle se dirigera sur Landrecourt, sortie ouest du village, à la disposition de l'ambulance 4/54 au fonctionnement de laquelle elle doit contribuer uniquement par son personnel (médecins et infirmiers) et son matériel chirurgical. » Arrivés à Landrecourt à 10 heures, nous avons trouvé une ambulance de 400 lits encombrée de blessés. Landrecourt !!! Vision horrible de la guerre [...]. Vu plusieurs cas de tétanos suraigu et toutes les complications de la gangrène gazeuse. Véritable charnier au bureau des entrées. [...]
À 14 heures, nous étions à notre pste de travail. Le médecin chef de l'ambulance a confié à l'ambulance 8/18 un service très important comprenant 120 blessés répartis dans 6 baraques de 20 lits chacune. Dans l'espace laissé libre par les 6 baraques groupées par séries de 3, se dressait une 7e baraque destinée à servir de salle de pansement et d'opération. Ce dispositif a été heureusement amélioré par l'arrivée du groupe complémentaire de chirurgie n°7 qui a été mis à ma disposition dès le premier jour. Il a été possible dès lors de faire une sélection indispensable parmi les blessés. Dans la salle de pansement où fonctionnaient quatre équipes opératoires, ont été soignés les blessés septiques. J'ai pratiqué dans la salle d'opération du groupe chirurgical les trépanations et autres opérations portant sur des blessés non encore infectés. Le travail pendant les journées du 24 au 31 mai a été intensif et j'ai eu la satisfaction de constater le dévouement de mon personnel qui a travaillé en moyenne 18 heures sur 24.


Le tableau suivant donne une idée du mouvement des blessés pendant cette période :
25 mai : 120 blessés ont été traités
26 mai : 30 entrées, 25 évacuations [vers les hôpitaux de l'arrière]
21 mai : 29 entrées, 15 évacuations
28 mai : 30 entrées, 32 évacuations
29 mai : 28 entrées, 11 évacuations
30 mai : 19 entrées, 40 évacuations
31 mai : 6 entrées
1er juin : 28 entrées, 32 évacuations


Ces chiffres n'indiquent pas la gravité des cas, ni les complications des blessures qui étaient la plupart du temps multiples sur un même blessé. La grande majorité des plaies étaient dues à des projectiles d'artillerie, quelques-unes à notre 75 [canon français qui a tiré trop court]. 23 blessés sur ce total sont morts peu de temps après l'arrivée à l'ambulance. [...] »


Ce travail intensif de l'ambulance est à comparer au nombre de tué dans le 18e RI (régiment d'infanterie) appartenant au même corps d'armée en 1916 :
Janvier : 3 morts
Février : 7 morts
Mars : 4 morts
Avril : 8 morts
Mai (arrivée à Verdun) : 319 morts.


Source : VIGUIER Prosper, Un chirurgien de la Grande Guerre, Toulouse, Privat, coll. « Témoignages pour l'histoire », 2007, 158 p.

La « Voie sacrée » : Albert VIDAL (Tarn)


Né à Mazamet dans une famille de la bourgeoisie lainière, Albert Vidal aspire à mener une carrière littéraire avant-guerre. Volontaire en janvier 1915, il sert principalement dans des armes auxiliaires, conduisant par exemple les camions ravitaillant Verdun en 1916. Il raconte son expérience de conducteur, peu exposé au danger, dans « Loin des tranchées, Journal d'un embusqué ».

« Triaucourt, 20 mars 1916. Depuis plus de deux mois, j'ai changé de service et d'armée. Je suis passé par le parc de Nancy et par celui de Bar-le-Duc (où, dans trois bureaux différents, on m'a demandé les mêmes renseignements), j'ai fait partie de deux sections, j'ai dû obéir à une douzaine de chefs. Que de fois ai-je pensé, comme en Lorraine : Par qui, bon Dieu ! nous sommes commandés !
Le 5, en pleine bataille de Verdun, les officiers des demi-groupes Rougeot et Cæurderoy ont laissé leurs camions et leurs hommes exposés pendant six à douze heures au feu possible de l'ennemi. Ils n'ont pas su éviter de gros risques et une très dure journée à la plupart de leurs hommes. Environ cinquante camions sont partis de Triaucourt à 5 h 30 du matin pour aller transporter du matériel de la gare de Bar-le-Duc dans un fort de Verdun. Or, on ne pouvait, à Bar-le-Duc, charger que dix camions à la fois et, au fort, en décharger qu'un. Les derniers, chargés après trois heures d'attente, sont restés de deux heures de l'après-midi à une heure du matin sur le fort à attendre le déchargement. Le service n'eût en rien souffert s'ils étaient partis de Triaucourt à huit heures du matin, au lieu de 5 h 30, et si on leur avait fait attendre le déchargement dans le village, moins exposé que le fort au froid et aux obus.

Les deux capitaines et les cinq ou six lieutenants qui nous accompagnaient, allaient et venaient sur le fort, pendant les belles heures de la journée, jumelles aux yeux, carte en sautoir ; ils affectaient de suivre la bataille comme s'ils avaient compris quelque chose. Ils ont trouvé sévère, paraît-il, le blâme qu'ont reçu les deux chefs de groupe. Car ils ont tout de même reçu un blâme.

Un blâme pour avoir inutilement exposé cinquante camions pendant six à douze heures au feu possible de l'ennemi ! Un blâme, et ils le trouvent excessif ! Eux qui punissent de huit jours de prison le conducteur qui, le ventre vide, double des camions arrêtés pour arriver un peu moins tard à la soupe ! »

Source : Archives départementales du Tarn (141 J). Son témoignage a été publié par R. Cazals, Le jeune homme qui voulait devenir écrivain, Toulouse, Privat, 1985, p. 171.

La promiscuité entre les vivants et les morts : Joseph MEJECASE (Lot)

Issu d'une famille de propriétaires terriens de Fontanes-du-Causse, Joseph Mézecaze est prêtre depuis le 20 décembre 1913. Mobilisé, ce sous-officier fourrier affecté au PC de son bataillon tient des carnets dans lesquels il décrit, entre autres, la promiscuité entre les vivants et les morts.


« Les carrières,
Sur la gauche de la route qui va de Verdun à Vaux, à la lisière de bois de Vaux-Châpitre se trouvent 2 carrières. Le colonel du 7ème occupe celle de droite ; nous sommes installés dans l'autre ; celle-ci à la forme d'un demi-cercle assez irrégulier, fermé par ra route. Elle n'est pas très profonde sauf sur la gauche où la paroi est taillée à pic ; du côté opposé, elle va en pente douce. Là se trouvent de petits abris collés contre la paroi, mais sans aucune solidité, capables uniquement de préserver des éclats d'obus. Y habitent le lieutenant des mitrailleurs, les fourriers, les cyclistes, les coureurs, les signaleurs, etc.

Au centre, une sape creusée dans la paroi, mais sans beaucoup de profondeur. C'est le PC. du chef de bataillon... A gauche du PC, d'autres petits abris semblables aux premiers et n'offrant pas plus de sécurité ; là, vont se reposer infirmiers et brancardiers, quand ils ont un moment de répit ce qui est fort rare.
Plus à gauche encore, le poste de secours qui sert aussi pour une partie du 7ème, comme le PC, il est creusé en plein dans la paroi, là on y est à l'abri ; malheureusement il est trop petit. Aussi en avant on a organisé avec des sacs de terre une sorte de pare éclats, c'est surtout dans ce réduit en plein air que les infirmiers travaillent.

Entièrement à gauche dans le coin le plus profond des carrières, une 3ème sape, la plus grande qui sert de dépôt de munitions, ce sont les pionniers du 7ème qui l'occupent. Au centre du terre-plein, les feuillets, excavation creusée dans la terre et rarement recouvert. c'est le point le plus battu des carrières ; aussi il ne fait pas bon y aller ni surtout y rester. Le pauvre diable qui s'y est trouvé au moment où es obus les ont démolis à moitié, a été tout éclaboussé de boue et aussi d'autre chose. Il nous est revenu au pas de course, tenant ses pantalons de la main, mais il n'avait pas envie de rire... un peu en arrière, vers la gauche, l'emplacement qui sert de cimetière. Beaucoup de cadavres restent sans sépulture aucune sur le terrain, là ou ils sont tombés ; ils s'y dessécheront lentement. D'autres soldats, tués non loin des camarades sont empilés dans quelques entonnoirs et la nuit venue, recouverts d'un peu de terre, faible protection que le plus petit obus fera sauter.

A ceux qui meurent au poste de secours, les brancardiers, aidés par des soldats, s'efforcent, dans la mesure du possible, d'assurer une inhumation moins sommaire. Mais ils ne peuvent travailler que la nuit ; sr les allemands voyaient remuer un peu de terre, cela déclencherait un tir violent qui écraserait tout, ainsi qu'il est arrivé parfois. A peu près toujours, c'est la fosse commune, les cadavres les uns sur les autres comment faire autrement ? Parfois la pioche des fossoyeurs s'enfonce dans quelque chose de mou et une odeur caractéristique s'en échappe c'est un mort ! Et il faut creuser à côté. Comment identifier plus tard ces pauvres débris humains ?

En face du poste de secours, se trouve ce que l'on pourrait appeler la morgue, un terme plus exact serait le chantier ! C'est là que sont déposés à même le sol les pauvres cadavres en attendant une sépulture problématique ; ils sont là côte à côte, rigides, ensanglantés, la figure noirâtre. Heureux encore quand un obus ne tombe pas dans le tas, projetant en l'air têtes, bras ou jambes, alors dans l'entonnoir creusé par l'explosion ; c'est un hideux mélange de poudre de terre, de vêtements et de chair humaine. Avec ce brûlant soleil de juillet, il s'en élève par moment une odeur nauséabonde qui soulève le cœur. Est-ce cela la gloire de Verdun ? » (J.H. Mejecase juin-juillet 1916, page 26).

Source : De larges extraits de ses carnets de guerre ont été publiés dans D. Cambon et S. Villes, 1914-1918. Les Lotois dans la Grande Guerre, tome I, Les poilus..., pp. 28-29, 82, 91-92, 108-109, 111, 114 à 119, 125-126, 133-134, 136 à 138, 161, 164, 174-175, 177, 180, 182-183.

L'angoisse des proches : Paul VOIVENEL (Hautes-Pyrénées / Ariège)

Né à Séméac (Hautes-Pyrénées) en 1880, figure marquante de son village d'adoption Capoulet-Junac (Ariège), Paul Voivenel est médecin. Il est mobilisé comme médecin de bataillon dans l'infanterie. Il assiste aux échecs de 1914, aux vaines offensives de 1915 et à l'enfer de Verdun. Auteur d'ouvrages de réflexion pendant la guerre, il a également tenu un carnet personnel qu'il publie dans les années 1930. Outre la lourdeur des pertes et les souffrances des blessés, il rend compte de l'inquiétude des proches qui, à l'arrière, restent suspendus à l'arrivée de nouvelles rassurantes.


« Dimanche 12 mars 1916.
Matinée ensoleillée. [...] Lettres de ma femme : 4 mars (elle a mis « février » !) :
« Encore une horrible journée. Rien de toi. Je sais bien que le courrier de Verdun n'arrive pas et que personne ne reçoit rien de ce côté, mais cela n'est guère un adoucissement à la peine que l'on a d'être si longtemps sans nouvelles... Je ne sais rien te dire. Tu comprends que ce qui se passe autour de moi ne m'intéresse pas en ce moment. Tout ce qui n'est pas Verdun et ses environs me laisse bien indifférente. Il fait très froid, très mauvais, ici, mais cela a si peu d'importance pour nous. Tandis que là-bas !... »
Admirable femme. Elle souffre plus que moi.

7 mars : (elle a mis encore : « février ») : « J'ai eu ce soir une carte de toi du dimanche 27... Ce n'est pas beaucoup, mais elle m'a fait plaisir, car elle me fait espérer que ta correspondance va revenir et venir un peu plus vite ; 10 jours, c'est si long en ce moment ! Je ne suis pas sortie depuis l'attaque de Verdun... Je n'en ai guère envie... »

Source : Carnets de guerre publiés sous le titre Avec la 67e DI de réserve (Paris, Librairie des Champs-Elysées, 1933 à 1938, 4 vol.). Les passages concernant la bataille de Verdun ont fait l'objet d'une publication plus récente, A Verdun avec la 67e DR, Nancy, PUN, 1991, p. 127

La bataille de Verdun vue par la presse :

Le Miroir

Ces clichés publiés par Le Miroir, un hebdomadaire consacré à la photographie, offrent un aperçu de l'ampleur des bombardements devant les glacis du fort de Douaumont et dans le village de Damloup : les forêts ont laissé place à un sol troué par les obus d'où émergent ça et là des troncs calcinés ; les maisons sont en ruines, et les rues jonchées de débris. Le commentaire insiste sur le déchaînement de la violence, la comparant aux grandes catastrophes naturelles : « les fureurs des hommes dépassent aujourd'hui celles de la nature ». Par l'ampleur des moyens matériels et humains mobilisés de part et d'autres, la lourdeur des pertes et des destructions, Verdun a durablement marqué les mémoires de la Grande Guerre.

Le Miroir, 23 avril 1916,
Bibliothèque municipale de Toulouse.

Le Télégramme

Durant les six premiers mois du conflit, la presse réactive les procédés discursifs et les modalités de traitement de l'information en vigueur au début du conflit. Confrontés à un événement anxiogène - l'offensive allemande déclenchée le 27 février - les rédacteurs du communiqué officiel temporisent les

victoire

s allemandes, évoquant le jour même de l'offensive « une certaine activité » d'artillerie « au nord de Verdun » (communiqué officiel français, 21 février 1916, 15h). Les journalistes, privés d'éléments sur la situation réelle et désireux de présenter les événements sous le jour le plus favorable possible, adoptent un ton particulièrement optimiste. Ils exaltent la ténacité des troupes françaises, saluent les contre-attaques victorieuses, minimisent les succès allemands. Le soldat français est glorifié, à l'instar de l'article paru dans Le Télégramme, journal républicain de la région du Midi le 9 avril 1916 et consultable en ligne (p. 48).

Source : Haute-Garonne 14-18. Recueil 1 : « Lire la guerre », dossier du service éducatif des Archives départementales de la Haute-Garonne, réalisé par S. Ambit et A. Thouzet, 2005, consultable en ligne.

Verdun au prisme des arts: littérature et arts visuels.

La littérature... Les Suppliciés de René Naegelen, 1927

On dispose de très peu d'informations biographiques sur cet auteur. René Naegelen a choisi la forme du roman pour raconter son expérience. Le personnage principal, Jacques Ferroul, est un linotypiste de la classe 1915. Il arrive au front en mai 1915. D'abord homme de liaison, il passe caporal fourrier, puis sergent avant d'être évacué pour maladie en août 1918.
A l'instar de La Percée de Jean Bernier, ce texte présentant les atours de la fiction s'avère en réalité constituer un récit fidèle des souvenirs de l'auteur. Comme Favigny, héros de La Percée, Jacques Ferroul, animé d'une ardeur combative à son arrivée, perd rapidement ses illusions au front et termine la guerre en pacifiste convaincu. Si les opinions prêtées aux personnages sont probablement marquées par les dix années séparant la fin de la guerre de la rédaction du roman, les scènes et les impressions sont retranscrites avec une justesse saisissante.
D'après le critique Jean Norton Cru, s'appuyant sur la précision de la chronologie et de la topographie, l'œuvre est tirée d'un carnet de route bien tenu et concerne un soldat du 172e RI. Le sous-titre Histoire vécue est à ses yeux parfaitement justifié [Témoins..., 1927, pp. 633-637].
Certains épisodes sont plus particulièrement développés : outre l'offensive de Champagne de l'automne 1915 ou celle de la Somme en septembre 1916, Naegelen raconte les combats qui font rage vers Damloup lors de la bataille de Verdun.

Extraits :

Jacques, le personnage principal, monte à Verdun avec son régiment.
« Verdun, 60 kilomètres...
Pourquoi douter encore ? Leur tour est venu et voilà tout. [...] Où seront-ils ce soir ? En ligne, à l'arrière ? Vivants ? Morts ?
La blessure ! Le mot magique tinte à leurs oreilles. Chacun caresse cet espoir, en soi, secrètement. La blessure, la bonne blessure ! [...]
Aurais-je cette chance ? La guerre finie, finie pour moi, à tout jamais. Avoir le droit de dire, dans huit jours, dans six mois, dans cinq ans, d'envisager l'avenir sans épouvante. Ne plus être une chose destinée aux obus, vivre sans disputer sa chair à la vermine, aux gaz empoisonnés ; vivre non plus comme une bête traquée, mais au soleil, dans la joie. [...]
C'est maintenant un effarant va-et-vient. Deux files de camions, accolés l'un à l'autre, vont lentement, en sens inverse avec d'inexplicables arrêts. On dirait une chaîne sans fin, entraînant ses bennes, chargées d'un côté, vides de l'autre. [...]
Vorace, insatiable, le champ de bataille dévore tout ce matériel et tous ces hommes. [...]
[A l'approche de la zone des combats] le grondement s'enfle, s'impose. On se tait, tant on écoute. Il trouve un écho dans le cœur de chaque homme : c'est le canon de Verdun ! [...] L'horizon est monstrueusement sanglant. Des incendies s'allument et s'éteignent tout à coup. Des éclairs jaillissant de la gueule des canons invisibles zèbrent la nuit. Des milliers d'explosions trouent l'ombre de leur fugitif éclat. Les détonations ininterrompues viennent directement à eux en un tonnerre roulant : Verdun !
Les poilus relèvent la tête que le poids du sac tirait au sol. [...]
Verdun ! ils savaient bien pourtant que les durs combats auxquels ils avaient déjà participé n'atteignaient Verdun, ni en horreur, ni en dangers, ni en souffrances, mais ils n'avaient encore ni vu, ni entendu.
La ligne de feu s'étend sous leurs yeux, concentrique et mystérieuse. [...]

Occupant une position en face de Vaux, vers Damloup, ils subissent dès la première nuit un violent bombardement :
Le barrage vient. Les obus impitoyables cherchent, dans la nuit, des hommes à massacrer. Jacques se terre dans une niche étroite, au fond d'un entonnoir. Au travers de ses paupières fermées, il perçoit l'éclair des explosions. Comme un enfant qui craint un châtiment, il a passé les bras autour de sa tête, son casque appuyé au sol frémissant. [...] L'artillerie ennemie bombarde l'arrière sans répit. Sur la ligne, rien ne bouge, rien ne vit. Les moignons des arbres, noirs et décharnés, attestent encore que ce plateau fut jadis une forêt accueillante et fraîche. [...]

En réserve au tunnel de Tavannes, un abri à proximité des premières lignes :
« Evidemment, il y a près de mille hommes réfugiés dans cet abri qui défie les obus de gros calibre. Et l'eau qui suinte, l'urine, les excréments, tout cela constitue cette boue ignoble dans laquelle peut-être, résignés, ils se coucheront tout à l'heure. Aux relents de cette ordure s'ajoute l'odeur pharmaceutique des pansements.

Mais qu'importe, sous le tunnel on est protégé, et la canonnade n'arrive plus qu'assourdie. [...] Mais quand paraît le capitaine, la jugulaire au menton, pâle, les traits crispés, tout le monde comprend et se tait.
- En tenue !
On entendrait battre les cœurs, sous les capotes sales, si la canonnade n'apportait son roulement ininterrompu. Jacques est pris d'un tremblement qu'il ne peut maîtriser.

Les hommes reçoivent l'ordre de remonter en première ligne. Une fois arrivés, ils s'installent dans un abri, songeurs :
Jacques, la tête dans ses mains, couvre ses oreilles, pour ne plus entendre le bruit du canon. Il a la barbe longue, des yeux fiévreux et des sueurs noirâtres plaquées à la peau. Il se révolte à l'idée que son corps pourrira sur le terrain, piétiné par les camarades, haché par les obus, rongé par les vers, dégageant cette odeur insupportable dont ses vêtements sont déjà imprégnés.
« Mais je ne veux pas mourir, surtout pas comme ça ».
Il sort. Un fusil est dressé contre l'abri. Il le prend, le contemple, l'examine. L'arme fonctionne. Elle est chargée. Il la caresse... S'il voulait... dans le bras, ou dans la jambe. Et la trace de la déflagration ? Bah ! A Verdun, on n'y regarde pas de si près, et les balles perdues chantent si souvent dans le ravin. C'est le fusil libérateur qu'il tient entre ses mains : l'hôpital, tout blanc, les infirmières, la maison, la réforme, la guerre finie, finie...
[... Il renonce à s'automutile mais la situation se dégrade pour la compagnie...]
L'effectif total a passé d'heure en heure de 200 hommes à 100, à 80, à 50. Ils sont peut-être encore une trentaine, accrochés désespérément à ce carré de pays. [...]

La relève arrive enfin, marquant pour les soldats la fin du cauchemar :
« Ils s'élancent éperdument par les immenses excavations. Ils ne sentent plus la fatigue. Ils courent. Le feu les environne. [...] Ils ne sont plus qu'un effort surhumain tendu vers la délivrance. Plus rien ne compte, l'essoufflement, l'épuisement, le poids de la terre aux chaussures. Ils roulent, sans savoir comment. Ils avaient désespéré, ils avaient cru mourir ; la vie brille à nouveau, belle à leurs yeux brûlés. [...] Ils courent toujours, les fantassins. Leur cœur sautent en leur poitrine, leur cerveau n'est plus qu'une obsession, fuir, fuir, ils tombent encore, se relèvent, trouvent des forces encore. Des nappes de gaz, traîtresses, les guettent dans le ravin, qu'importe, ils courent toujours, les fantassins qui ne veulent plus mourir. »

NAEGELEN René, Les Suppliciés. Histoire vécue, Paris, Librairie Baudinière, 1927.

Les arts visuels... Verdun, Fernand Léger, 1916.

Fernand Léger, brancardier de 1914 à 1917, a connu de près les conditions de vie apocalyptiques des fantassins. Sa correspondance avec Louis Poughon, conseiller de la préfecture des Deux-Sèvres, permet d'éclairer son œuvre. En raison de la haute position administrative de son ami d'enfance, Fernand Léger n'a pas à redouter la censure, il exprime donc franchement ses sentiments, ce qu'il voit, ce qu'il ressent, ce qu'il vit, le pathétique, le sordide et le macabre mêlés : « Je suis monté sur la crête du ravin où je suis. J'avais derrière moi Fleury devant Vaux et Douaumont. J'embrassais une dizaine de kilomètres carrés transformés en désert de terre brune uniforme. Les hommes sont tout petits perdus là-dedans. On les distingue à peine. Un obus tombe dans ces petites choses. Ca remue un moment. On emporte les blessés, on laisse les morts. Ca n'a pas plus d'importance que des fourmis. On n'est pas plus gros que des fourmis là-dedans. C'est l'artillerie qui domine tout. Formidable, intelligente, frappant partout où il faut, désespérante par sa régularité. »
Verdun était ainsi pour Léger « l'académie du cubisme » : « Il y a dans ce Verdun des sujets tout à fait inattendus et bien faits pour réjouir mon âme cubiste. Par exemple, tu découvres un arbre avec une chaise perchée dessus. Les gens sensés te traiteront de fou si tu leur présentes un tableau composé de cette façon. Pourtant il n'y a qu'à copier. Verdun autorise toute les fantaisies picturales. » Dans ses représentations des poilus, Léger donne à la guerre son caractère « abstrait » par l'élimination de l'humain. « Cette guerre-là, c'est linéaire et sec comme un problème de géométrie. Tant d'obus en tant de temps sur telle surface, tant d'hommes par mètre et à l'heure fixe en ordre. Tout cela se déclenche mécaniquement. C'est l'abstraction pure, plus pure que la peinture cubiste. » Ainsi pour Léger, « il n'y a pas plus cubiste qu'une guerre comme celle-là qui te divise plus ou moins proprement un bonhomme en plusieurs morceaux et qui l'envoie aux quatre points cardinaux ».
Dans Verdun, dessin du front, Claire le Thomas note que « l'absence de perspective unique, le morcellement des points de fuite et la contraction spatiale produite par la juxtaposition d'éléments figuratifs engendrent un manque de repères qui transcrit formellement la confusion extrême, l'aspect méconnaissable des paysages et des sites. La représentation fragmentée des objets en formes simplifiées et ouvertes, c'est-à-dire sans contours bien délimités, traduit quant à elle la dislocation physique des choses, leur désintégration par les puissances destructrices. »

Sources : P. Dagen, Le silence des peintres. Les artistes face à la Grande Guerre, Paris, Fayard, 1996, et C. Le Thomas, « Le cubisme sur le front : les dessins de guerre de Fernand Léger », L'histoire par l'image.

Bibliographie indicative


• BROWN Malcolm, Verdun 1916, traduit de l'anglais par Antoine Bourguilleau, Perrin, 2006.
• CANINI Gérard, Combattre à Verdun. Vie et souffrance quotidiennes du soldat, 1916-1917, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1988, 160p.
• COCHET François, 1916-2006, Verdun sous le regard du monde : actes du colloque tenu à Verdun les 23 et 24 février 2006, Saint-Cloud, 14-18 éd., 2006, 388 p.
• JANKOWSKI Paul, Verdun, 21 février 1916, traduit de l'anglais par Patrick Hersant, Paris, Gallimard, coll. « Les Journées qui ont fait la France », 2013, 408 p.
• KRUMEICH Gerd, « Saigner la France ? Mythe et réalité de la stratégie allemande de la bataille de Verdun. » in Guerres mondiales et Conflits contemporains, n° 182, P.U.F., p 17-29
• PROST Antoine, "Verdun", in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, coll. "Quarto", 1997, t. II, 3e partie, p. 111-141.

Carte de la bataille et localisation des témoins cités

 

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