Un enseignant qui intervient directement à l'internat, c'est encore trop rare. Pourtant, la question mérite d'être posée : comment permettre aux professeurs d'accompagner nos internes sur le chemin de la réussite scolaire ?
Les échanges réguliers avec les vies scolaires et les élèves eux-mêmes font remonter plusieurs besoins concrets : apprendre ses cours, mais aussi apprendre à apprendre, acquérir des méthodes de travail, cheminer vers l'autonomie, ou encore approfondir les notions vues en classe.
Au lycée Champollion de Figeac, Lorenzo, professeur de mathématiques, a décidé de relever le défi. Et l'impact se mesure d'abord dans les mots des internes. L'un d'eux confie : « Trop cool, un prof du général qui s'intéresse à nous. J'ai été touché par son engagement, il a même regardé tout le programme pour mieux nous aider. »
Rencontre avec un enseignant qui a choisi de franchir les portes de l'internat. Interview réalisée par Audrey Teixido, CPE au lycée Champollion de Figeac.
La genèse du projet
Lorenzo, comment est née l’idée d’intervenir à l’internat ? Qu’est-ce qui vous a personnellement décidé à vous engager dans cet accompagnement, au-delà de vos heures de cours ?
Lorenzo Blin : Ça fait déjà vingt ans que j’enseigne et, depuis le début, j’ai toujours complété un peu mon service par des heures de soutien, de tutorat, d’accompagnements divers. Ça faisait donc quelques années que j’avais envie de mettre vraiment quelque chose en place pour les internes, parce que je sentais qu’il y avait un manque de ce côté-là.
J’ai mon fils qui a été interne dans un autre lycée, donc je connais aussi la difficulté pour les internes d’avoir un peu de suivi sur le plan pédagogique. Et c’est vrai que, depuis trois ans maintenant, j’habite à cinq minutes à pied de l’internat : ça m’a aidé à me projeter. J’avoue aussi que le label « internat d’excellence » m’a mis la puce à l’oreille, parce que, pour moi, « internat d’excellence » voulait dire qu’on travaillait à la fois sur le volet culturel et sur le volet pédagogique. Or, au niveau culturel, il se fait beaucoup de choses ; mais au niveau pédagogique, il me semblait qu’il y avait un manque. En début d’année, j’ai donc proposé à la direction de trouver une solution pour intervenir auprès des internes.
Ce n’est pas moi qui ai trouvé l’expression « bureau d’aide rapide » : c’est Mme Bronquart,la proviseure, qui m’a suggéré ce nom. Et ça correspond exactement, puisque l’idée, c’est vraiment de me mettre à disposition des élèves pour répondre à leurs demandes, à leurs besoins. On l’a mis en place un peu comme un test, aussi, pour voir si ça allait fonctionner avec les élèves — c’était un peu l’inconnu.
Le déroulé d’une séance type
Concrètement, comment se passe une séance avec les internes ? Quels sont les besoins auxquels vous répondez le plus souvent — réviser, transmettre des méthodes, approfondir des notions, gagner en autonomie — et comment adaptez-vous votre posture par rapport à celle du professeur en classe ?
Lorenzo Blin : C’est un exercice un peu particulier. Il peut arriver que j’aie cinq ou six élèves en même temps, avec cinq ou six demandes différentes, sur cinq ou six chapitres différents. Et je n’ai que quarante-cinq minutes à une heure pour débloquer quelque chose : il faut donc que je sois très efficace sur un temps très court et que je passe vite de l’un à l’autre.
Les élèves ont vite pris l’habitude de sortir leurs affaires et de commencer à chercher par eux-mêmes. Après une explication, je leur donne un petit point à travailler et je passe au suivant ; puis je refais un tour. J’arrive parfois à faire deux ou trois tours, en revoyant chacun un petit moment, mais en essayant de ne pas dépasser cinq minutes avec un même élève.
Ce n’est pas un cours particulier — même si, certains mercredis soir, je n’avais qu’un ou deux élèves et que par conséquent je pouvais leur consacrer beaucoup plus de temps. Une élève venait très régulièrement : il lui est arrivé d’avoir une heure presque pour elle seule, et la fois d’après ils étaient quatre ; elle s’adaptait.
Ils ont vite compris que, pour que ce soit efficace, il fallait me poser une question précise : je ne peux pas formuler la question à leur place puis donner la réponse. La plupart des demandes sont des demandes d’explication — une notion du cours mal comprise — plus que des demandes purement méthodologiques. L’idée, c’est de vulgariser, de réexpliquer, de donner un petit exemple, pour que l’explication soit vraiment personnalisée, adaptée à ce que je sens que l’élève ne comprend pas.
Ils ne sont pas tout seuls, mais ils sont autonomes. Il est arrivé que deux élèves de classes différentes butent sur le même chapitre, avec la même demande : je pouvais alors donner une explication au petit groupe, ce qui permet de rester plus longtemps et d’être plus efficace. Et comme ils ont des profils différents, ils sont aussi capables d’entendre la réponse des autres et de se dire « tiens, tel élève a compris telle chose ». Parfois, des élèves d’une même classe se mettent ensemble sur un exercice, et je leur explique à tous en même temps.
Par rapport à ma posture en classe : là, je ne suis pas le capitaine à bord qui donne le cap. Je suis là pour eux — « dites-moi ce que vous voulez que je fasse pour vous ». C’est cet angle-là, un peu différent, qui me semble intéressant.
Le rythme et l’organisation
À quelle fréquence intervenez-vous auprès des internes, et comment cela s’articule-t-il avec la vie de l’internat et le travail des équipes de vie scolaire ?
Lorenzo Blin : Pour cette année, j’ai proposé deux créneaux. Le mardi, de dix-huit heures à dix-huit heures quarante-cinq, avec les secondes uniquement, sur leur temps d’étude obligatoire donc l’idée était de venir sur ce temps-là. Concrètement, je m’installais dans la salle adjacente à la salle d’étude et, après l’appel de début d’étude, les élèves volontaires venaient me rejoindre.
Le deuxième créneau, c’est le mercredi soir, de vingt heures à vingt et une heures, sur leur temps libre — un moment où les internes sont disponibles, après le repas. Là, le bureau d’aide rapide était ouvert à tous : secondes, premières, terminales, quelle que soit la filière, générale ou professionnelle.
Je me montrais à leur arrivée.
J’avais une petite salle avec un tableau, où j’avais installé des petites tables individuelles, dans un des pavillons de l’internat. Les élèves venaient directement me demander de l’aide. C’est appréciable d’avoir un cadre de travail au calme, qui reste pédagogique, avec du matériel correct — et le fait que ce soit au sein du pavillon, donc « chez eux », montre justement que l’internat fait partie du lycée.
Les plus réguliers, c’étaient surtout les terminales, et certains internes que j’avais déjà en classe — c’était plus facile de les relancer, et pour eux c’était peut-être rassurant de retrouver quelqu’un qu’ils connaissaient. Mais j’ai eu des élèves de toutes filières et de tous niveaux, de la seconde à la terminale, et quelques élèves de bac pro aussi. À chaque séance, je me représentais et je rappelais pourquoi j’étais là, pour que ce rendez-vous hebdomadaire reste bien identifié.
Le mercredi soir, c’est un soir où beaucoup d’élèves ne sont pas là ; beaucoup me demandaient plutôt le mardi ou le jeudi, mais cette année mes disponibilités, c’était le mercredi. Avec les collègues, on en discutait souvent de façon informelle, entre deux portes : « tiens, j’ai vu tel élève hier soir travailler telle chose ». J’ai aussi eu quelques échanges par mail, assez épisodiques. En début d’année, un message avait été envoyé madame la proviseure, madame Bronquart pour expliquer aux collègues ce que je faisais à l’internat.
La plus-value et les perspectives
Quels bénéfices observez-vous déjà chez les élèves que vous accompagnez ? Et comment ce type d’initiative pourrait-il se développer, à Champollion ou ailleurs, pour donner à plus d’internes les clés de leur réussite ?
Lorenzo Blin : Même pour les élèves qui n’en ont pas profité, je pense que le simple fait de savoir que le lycée mettait quelqu’un à leur disposition, pour les aider sur leurs difficultés, a été apprécié. Et ça leur a fait travailler l’autonomie.
Ce que je vois surtout, ce sont de petites graines : un élève qui repart en se disant « ah, j’ai compris quelque chose », ça le rassure. Beaucoup d’élèves ont l’impression de ne rien comprendre, en maths par exemple ; se débloquer sur un point en séance leur redonne un peu de confiance et de motivation, et les aide à tenir sur leur semaine de classe, à ne pas baisser les bras. Comme c’est du volontariat, les élèves qui viennent sont motivés ; et quand l’un d’eux vient un peu à reculons, je me donne encore plus pour clarifier les choses.
J’apprécie aussi de voir les élèves dans un autre cadre que la classe. Ça donne une autre image des professeurs et ça casse un peu le cloisonnement entre l’internat et le lycée : on montre qu’il s’agit d’une seule communauté scolaire, là pour eux. Là où certains prennent des cours particuliers payés par leurs parents, ici c’est le lycée qui met cette aide à disposition. C’est une forme de considération pour les élèves — et, pour moi, une petite pierre à l’édifice : ça fait dix ans que je suis dans ce lycée, j’y tiens, et j’aimerais qu’il soit reconnu, par les familles comme par les élèves, comme un établissement qui fait beaucoup pour eux.
Pour la suite, j’ai vraiment envie de poursuivre le projet l’an prochain, sans savoir encore sous quelle forme exacte : il faut réfléchir à ce qu’on conserve, aux modalités, aux horaires. Ce serait bien que d’autres collègues, d’autres disciplines, s’en emparent. Les maths s’y prêtent peut-être particulièrement, parce que c’est très structuré et qu’une étape mal comprise peut bloquer la suite ; mais on pourrait imaginer la même chose en français ou en philosophie (sur la méthodologie), ou en sciences sous une autre forme. Chacun apporterait sa discipline, parfois de façon plus ludique. C’est un dispositif à améliorer, mais qui peut vraiment être intéressant, et qui pourrait se développer au-delà de l’internat, à Champollion ou ailleurs.
Mise à jour : juillet 2026



